[CHRONIQUE] INTERNET ET DISLOCATION FAMILIALE : quand l’écran s’installe entre nous (Par El Hadj Ludovic KEBE) 

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NATIONS HEBDO – Il fut un temps où le salon familial était un véritable espace de rencontre. Après une longue journée de travail, d’école ou de commerce, chacun retrouvait les autres autour d’un repas, d’une discussion ou simplement d’un moment de silence partagé. Les enfants racontaient leur journée, les parents donnaient des conseils, les frères et sœurs se chamaillaient. La famille était un espace où l’on se voyait, où l’on se parlait et surtout où l’on se connaissait. Aujourd’hui, dans beaucoup de foyers, le décor a changé. Les membres d’une même famille peuvent être assis dans la même pièce sans véritablement être ensemble. Le père consulte son téléphone, la mère fait défiler des vidéos sur les réseaux sociaux, le fils joue en ligne, la fille discute sur WhatsApp ou TikTok. Chacun est physiquement présent, mais mentalement ailleurs. La maison est pleine de personnes, mais parfois vide de conversations.

 

Internet n’a évidemment pas été inventé pour séparer les familles. Au contraire, il permet de rapprocher ceux qui sont éloignés, de maintenir le contact avec un parent vivant à l’étranger, de faciliter les échanges et l’accès à l’information. Mais comme beaucoup d’outils puissants, il peut aussi transformer profondément les comportements. La question n’est donc pas de savoir si internet est bon ou mauvais. La véritable question est de savoir ce qu’il fait à nos relations lorsque son utilisation devient excessive ou incontrôlée.

LE TÉLÉPHONE QUI ENTRE DANS LA CHAMBRE À COUCHER

Il y a quelques années encore, la chambre à coucher constituait l’un des derniers espaces de dialogue entre conjoints. On y parlait de la journée écoulée, des enfants, des problèmes financiers, des projets ou des inquiétudes. Aujourd’hui, le téléphone accompagne parfois les couples jusque sous la couverture. Un message arrive, une notification retentit, une vidéo est partagée, une publication attire l’attention, et pendant que l’un cherche à raconter quelque chose, l’autre répond distraitement : “Attends une minute”. Cette minute peut devenir dix minutes, puis une heure. Le phénomène porte même un nom dans les discussions contemporaines : le “phubbing”, c’est-à-dire le fait d’ignorer ou de négliger une personne présente pour se concentrer sur son téléphone. Dans le couple, cette habitude peut progressivement produire une forme de distance émotionnelle. On partage moins ses pensées, on écoute moins, on se regarde moins. Les conversations deviennent essentiellement pratiques : “Tu as payé l’électricité ?”, “Les enfants ont mangé ?”, “Tu rentres à quelle heure ?”. La communication existe encore, mais elle devient fonctionnelle. Or, une famille ne se construit pas uniquement autour de tâches à accomplir. Elle se construit aussi autour des émotions, de l’écoute et du sentiment d’être important pour l’autre.

DES ENFANTS CONNECTÉS… MAIS PARFOIS DÉCONNECTÉS DE LEUR FAMILLE

Le phénomène est encore plus visible chez les adolescents. Un jeune peut passer plusieurs heures connecté sans avoir réellement échangé dix minutes avec ses parents. Sur Internet, il trouve des amis, des influenceurs, des créateurs de contenus, des communautés et parfois même des personnes auxquelles il confie des choses qu’il n’ose plus dire à sa propre famille. C’est là que commence une autre transformation sociale : la famille perd progressivement son monopole sur la socialisation des enfants. Autrefois, les parents, les enseignants, les voisins, les membres de la famille élargie et les leaders communautaires constituaient les principales références éducatives. Aujourd’hui, le téléphone portable ouvre la porte à des milliers d’autres modèles. Un adolescent sénégalais peut passer en quelques secondes d’une conversation familiale à une vidéo produite aux États-Unis, en France, au Nigeria ou ailleurs. Il découvre des modes de vie, des rapports amoureux, des comportements, des valeurs et des aspirations qui peuvent parfois entrer en contradiction avec celles de son environnement familial. Le problème n’est pas qu’il découvre le monde. Le problème survient lorsque la famille ne dialogue plus avec lui sur ce qu’il découvre. Interdire internet ne suffira pas, car ce qui est interdit dans la maison peut être consulté discrètement à l’extérieur. L’enjeu est donc éducatif : apprendre aux jeunes à naviguer dans cet immense espace numérique sans perdre leurs repères.

QUAND LES RÉSEAUX SOCIAUX CRÉENT DES FAMILLES PARALLÈLES

Internet n’a pas seulement changé notre manière de communiquer. Il a aussi changé notre manière de nous comparer. Sur Facebook, Instagram, TikTok ou Snapchat, chacun présente souvent une version soigneusement sélectionnée de sa vie. Une belle maison, un voyage, une voiture, un mariage magnifique, un couple heureux, un enfant brillant, une réussite professionnelle. Mais derrière les images se cachent parfois les dettes, les disputes, les frustrations, les échecs et les difficultés. Cette mise en scène permanente peut créer une dangereuse illusion : celle selon laquelle les autres vivent mieux que nous. Dans certains couples, la comparaison avec les relations affichées sur Internet nourrit l’insatisfaction. Une épouse peut regarder des vidéos de couples “parfaits” et considérer que son mari ne fait jamais assez. Un homme peut comparer sa femme à des femmes présentées sur les réseaux sociaux comme des modèles de beauté ou de comportement. La famille réelle se retrouve alors confrontée à des familles virtuelles souvent irréelles. Et lorsque la réalité ne ressemble plus au rêve numérique, la frustration s’installe.

INFIDÉLITÉ : LE NUMÉRIQUE A-T-IL FACILITÉ LA TENTATION ?

Les réseaux sociaux ont également bouleversé les relations amoureuses. Avant, pour renouer avec une ancienne connaissance ou rencontrer quelqu’un, il fallait souvent passer par des espaces physiques : le quartier, l’école, le travail, les cérémonies ou les sorties. Aujourd’hui, une simple demande d’ami peut rouvrir une porte qui était fermée depuis des années. “Salut, tu te souviens de moi ?” Une phrase banale peut devenir le début d’une longue conversation. WhatsApp permet ensuite les échanges permanents. Les messages deviennent plus personnels, les confidences apparaissent, les photos sont partagées, une relation virtuelle peut progressivement prendre une place émotionnelle importante. Et parfois, la frontière entre relation virtuelle et infidélité devient extrêmement mince. Certains couples ne se séparent pas parce qu’un partenaire a rencontré quelqu’un physiquement, mais parce qu’une autre personne a progressivement occupé son espace émotionnel. Internet n’a donc pas créé l’infidélité, il a simplement rendu certaines formes de tentation plus accessibles, plus discrètes et plus permanentes.

LA FAMILLE ÉLARGIE FACE À L’INDIVIDUALISME NUMÉRIQUE

Dans les sociétés africaines, et particulièrement au Sénégal, la famille ne se limite traditionnellement pas au père, à la mère et aux enfants, on parle de famille élargie. Les grands-parents, oncles, tantes, cousins, voisins proches et autres membres de la communauté jouent traditionnellement un rôle dans l’éducation et la régulation sociale, mais internet participe aussi à l’émergence d’un individualisme nouveau. Chacun possède désormais son téléphone, son compte, son univers numérique, ses contacts et ses communautés virtuelles. Même les repas familiaux peuvent devenir des moments de silence numérique. Le “chacun dans son coin” gagne progressivement du terrain. Cette évolution ne signifie évidemment pas que la solidarité familiale sénégalaise a disparu, elle signifie plutôt que ses formes traditionnelles sont mises à l’épreuve par de nouvelles habitudes de vie. La technologie ne détruit donc pas mécaniquement la famille. Elle révèle parfois des fragilités qui existaient déjà.

LE PARADOXE D’INTERNET : NOUS RAPPROCHER DES ABSENTS ET ÉLOIGNER LES PRÉSENTS

C’est probablement l’un des plus grands paradoxes de notre époque. Grâce à WhatsApp, un migrant sénégalais installé en Europe peut parler quotidiennement avec sa mère à Saint-Louis ou à Dakar. Une famille séparée par des milliers de kilomètres peut partager des photos, des vidéos et des événements en temps réel. Internet rapproche ceux qui sont loin, mais en même temps, il peut éloigner ceux qui sont proches. Le fils parle avec son ami qui se trouve à quelques mètres de lui sans parler à son père assis dans la même maison. La mère regarde les vidéos d’une influenceuse pendant que sa fille cherche désespérément son attention. Le couple partage des publications avec des inconnus mais ne partage plus ses inquiétudes. Voilà toute l’ambivalence du numérique. Nous sommes peut-être plus connectés que jamais, mais pas nécessairement plus proches.

UNE RESPONSABILITÉ QUI NE PEUT PAS ÊTRE REJETÉE SUR INTERNET

Il serait toutefois trop facile de faire d’internet le responsable de toutes les crises familiales. Une famille solide ne s’effondre pas uniquement parce qu’un téléphone existe. Les difficultés économiques, le chômage, la migration, les conflits conjugaux, le manque de communication, les violences, les différences de valeurs et les transformations sociales jouent également un rôle considérable. Internet agit plutôt comme un accélérateur, il amplifie certaines tensions. Il donne davantage de possibilités à ceux qui cherchent ailleurs ce qu’ils ne trouvent plus chez eux. Il peut également devenir un refuge pour celui qui se sent seul dans sa propre famille. C’est pourquoi la réponse ne doit pas être uniquement technologique, elle doit être profondément sociale et éducative.

RÉAPPRENDRE À ÊTRE ENSEMBLE

La solution n’est peut-être pas de supprimer les téléphones des foyers. Elle consiste plutôt à réinventer des espaces où le téléphone n’est pas le centre de l’attention. Un repas sans téléphone, une soirée familiale, une conversation entre parents et enfants, une promenade, une activité commune, un moment où chacun peut parler sans être interrompu par une notification. Cela paraît simple, mais dans une société où l’attention est devenue une véritable marchandise, consacrer du temps à l’autre devient presque un acte de résistance. Les parents doivent également apprendre à accompagner leurs enfants dans l’univers numérique plutôt que de le considérer uniquement comme une menace. Interdire sans expliquer crée souvent la clandestinité. Dialoguer permet de construire la confiance. Il faut aussi que les adultes s’appliquent à eux-mêmes les règles qu’ils imposent aux enfants. Il est difficile de reprocher à un adolescent de passer trois heures sur son téléphone lorsque ses parents font exactement la même chose.

LA FAMILLE À L’ÉPREUVE D’UNE NOUVELLE RÉVOLUTION

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Chaque génération connaît ses propres bouleversements. La télévision avait autrefois suscité les mêmes inquiétudes. Puis sont venus les jeux vidéo, internet, les réseaux sociaux et maintenant l’intelligence artificielle. Mais le véritable défi reste le même : comment intégrer les nouvelles technologies sans perdre ce qui fait notre humanité ? Une famille ne se résume pas à des personnes vivant sous le même toit, elle est faite de présence, de conversations, de regards, de désaccords parfois, de pardon, de transmission, de solidarité, de souvenirs communs. Internet peut aider à construire tout cela, mais il ne peut pas le remplacer.

Un message WhatsApp ne remplacera jamais totalement une conversation en face à face. Un “like” ne remplacera pas une parole d’encouragement. Une vidéo partagée ne remplacera pas nécessairement un moment vécu ensemble. Le danger n’est donc pas que l’internet entre dans nos familles, le véritable danger serait de le laisser prendre toute la place, car une société hyperconnectée peut paradoxalement devenir une société de personnes isolées. Et demain, peut-être que le véritable luxe ne sera plus d’avoir Internet, ce sera d’avoir quelqu’un qui pose son téléphone, lève les yeux et demande simplement : “Comment vas-tu ?”

C’est peut-être autour de cette question, aussi simple qu’essentielle, que la famille pourra continuer à se reconstruire à l’ère numérique.

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