NATIONS HEBDO – La DPG du 8 septembre 2026 a été le premier grand oral d’Ahmadou Al Aminou Lô, nommé Premier ministre le 25 mai 2026 après le limogeage d’Ousmane Sonko, devant une Assemblée présidée par son prédécesseur. Suite aux divergences feutrées du binôme Sonko-Diomaye, cette sortie du nouveau PM était l’occasion de décliner clairement la vision du Président de la République qu’il devra mettre en œuvre. Une occasion donc pour évaluer l’orientation du gouvernement Diomaye 2 par rapport au reférentiel du programme Diomaye -Président transformé dans l’ANT Sénégal 2050.
Nous avons essayé d’analyser la DPG par rapport au diagnostic économique, l’écart avec les promesses de rupture de mars 2024, et la capacité politique d’exécution de l’ANT Sénégal 2050, en partant d’un contexte assez préoccupant pour le pays.
Le contexte de la DPG
Le régime du Président Bassirou Diomaye Faye a été élu sur une promesse de rupture : transparence, souveraineté économique, financement endogène, lutte contre la corruption, emploi des jeunes, baisse du coût de la vie, reprise en main des ressources naturelles,… Deux ans et demi plus tard, le pays est pris dans un étau qui continue de tenailler les finances publiques. La dette du secteur public consolidé a été portée à environ 132 % du PIB, soit plus de 23 500 milliards de FCFA, après la révélation d’engagements non déclarés sous le régime de Macky Sall. Le déficit en 2024 a été réévalué à 13,7 % du PIB. En 2025, la croissance globale atteint 6,7 % grâce au pétrole, mais la croissance hors hydrocarbures n’est que de 2,2 %, alors que la natalité reste autour de 3 %. D’où la phrase du Premier ministre : le pays « s’est appauvri en 2025 et va encore s’appauvrir en 2026 ». Le social n’a pas suivi le récit de rupture : pauvreté autour de 37,5 %, chômage élargi estimé à 19,2 %, filet social qui ne couvre qu’environ 350 000 ménages sur un million de ménages vulnérables. Le 1er septembre, un accord de principe a été trouvé avec le FMI pour une FEC de 2,2 milliards de dollars sur 36 mois, conditionnée à un traitement de la dette. Moody’s a ramené la note du Sénégal à Caa2, aggravant le risque pays. Face à ces impératifs, le gouvernement parle désormais sous contrainte des créanciers, pas seulement sous contrainte électorale. Ce qui fait encore dire le PM que l’éthique de conviction initiale qui a porté le Président Faye au pouvoir répond maintenant à une éthique de responsabilité face à une situation critique héritée de l’ancien régime.
Ce que dit vraiment la DPG
Le premier ministre pose une ligne claire : « le cap sera maintenu, mais la méthode sera revue ». Il invoque le programme Diomaye Président et l’ ANT Sénégal 2050 comme référentiel, et le PRES comme l’instrument central, un plan de redressement de 6 166 milliards de FCFA.
Toutefois, en considération des mesures concrètes les plus structurantes, le PM a plutôt servi un discours de stabilisation et d’ajustement, qui prend le départ avec la rupture révolutionnaire proclamée. C’est plutôt le statu quo dégradé car dit-il du 4eme au sous-sol annoncé par son prédécesseur, le pays se retrouve au 5eme sous-sol.
La DPG face aux promesses de 2024
Malgré la continuité revendiquée par le PM entre le programme du Président de la République et la DPG, nous avons pu relever un certain nombres de contradictions entre les promesses de rupture et les orientations et mesures énoncées.
Quand le programme présidentiel proclame la Souveraineté vis-à-vis des institutions financières, la DPG fait recours au FMI et au traitement de la dette tout en annihilant les possibilités d’un financement endogène à travers l’épargne nationale et les contributions de la diaspora. La rupture avec le « système » proclamée urbi et orbi laisse place à la continuité dans la gestion des impératifs du mandat. La baisse immédiate du cout de la vie laisse place à une réforme des subventions et la hausse des prix du carburant et de l’énergie avec ses conséquences sur les denrées et la compétitivité des entreprises nationales. A la transparence et la reddition des comptes est opposée l’impuissance du système de contrôle et de la machine judiciaire de l’Etat face aux moyens sophistiqués des délinquants financiers. A la reprise en main des ressources naturelles, est opposée la nécessité de poursuivre les CRPP jusqu’à maturation avant d’envisager la nationalisation. Le basculement est net. En 2024, la rupture se définissait contre Macky Sall et contre une certaine orthodoxie. En 2026, le premier ministre Lô, ancien secrétaire général de la BCEAO, replace le pays dans le langage des comptes sincères, de la monnaie commune et de la crédibilité internationale. Ce n’est pas forcément une trahison comme le proclame les membres de PASTEF mais le passage du slogan à la contrainte. Mais politiquement, c’est exactement le contraire de ce qui a été vendu aux électeurs par Pastef qui est en train de se dérouler avec le gouvernement du PM Lô.
Forces de la déclaration
La DPG établit un diagnostic plus honnête que le récit politique. Dire que la croissance hors pétrole est inférieure à la natalité, que le pays s’appauvrit, que beaucoup de projets sont arrêtés et que les subventions profitent surtout aux 20 % les plus aisés, c’est aussi faire le bilan objectif d’un passif dont le régime est comptable après plus de deux ans au pouvoir. Il est aussi observé une cohérence technique minimale dans la mesure qui consiste à réorienter les subventions vers les ménages les plus pauvres, d’élargir le filet social, de chercher un programme FMI et un traitement de dette,… Des mesures pas originales, mais alignées avec la situation réelle marquée par des besoins de financement autour de 6 000 milliards de FCFA en 2026, dont une part massive pour rembourser la dette.
Elle utilise des indicateurs de jugement concrets : le panier de la ménagère, le poids de l’alimentation, du logement et de l’énergie, les emplois décents, l’accès à l’eau et aux soins. Le chef du gouvernement accepte d’être jugé sur le quotidien des sénégalais et pas seulement sur les indicateurs macro-économiques comme le PIB. Sa méthode est plus proche de la demande sociale que des grands agrégats.
La tentative de sortir du tout-État dépensier avec la mesure consistant à utiliser le transfert d’actifs au FONSIS et l’appel au secteur privé pour financer l’économie montrent que le gouvernement sait qu’il ne peut plus tout financer au budget et fera face a des difficultés majeures pour mobiliser des capitaux.
Faiblesses de la déclaration
Il saute aux yeux un écart entre l’ambition chiffrée et les possibilités de trésorerie de l’Etat. Les ordres de grandeur rappellent les effets d’annonce de l’ère précédente. Sans calendrier de financement, sans arbitrages douloureux nommés, le plan ressemble à une addition de cibles plus qu’à une trajectoire bouclée. La stratégie de financement est elle-même plomblée par la faible conviction du PM sur la capacité de mobilisation de ressources à partir de leviers indiqués dans l’ANT Sénégal 2050 comme l’épargne nationale, y compris de la diaspora. Il reconnait également la difficulté à lever des fonds sur le marché international et local compte tenu de la dégradation de la note du Sénégal et des taux d’intérêt onéreux. Ce qui remet en cause la viabilité de la dette.
Il y a aussi une contradiction sociale immédiate. Le fait de réduire les subventions sur l’énergie tout en promettant de « résoudre les difficultés des Sénégalais » crée un trou de séquence. Les prix du carburant à la pompe peuvent monter tout de suite ; le ciblage des 8 millions de personnes vulnérables et le filet à 1 million de ménages n’arrivent pleinement qu’en 2027. Surtout que ce modèle occulte la précarité de la classe moyenne qui se paupérise en subissant les coups de la pauvreté multidimensionnelle. Ce qui fait sauter un verrou de la solidarité nationale et risque de créer un décalage qui alimente l’instabilité sociale.
Un déni sur la rupture politique Sonko-Diomaye affaiblie la méthode du PM. Le discours dit « cap maintenu, méthode revue ». Pour une base qui a voté la rupture, cela sonne comme un renoncement à la souveraineté proclamée, un retour et recours au FMI, plus de rigueur budgétaire, sans expliquer clairement ce qui reste de spécifique à Pastef, hors la transparence des chiffres hérités. Sans ce récit, la DPG devient interchangeable avec celle d’un gouvernement social-libéral sous ajustement. La DPG se prononce dans une quasi-cohabitation interne entre le Président de la République et son gouvernement et l’Assemblée nationale majoritairement Pastefienne. Or la déclaration ne traite presque pas de cette fracture, alors qu’elle conditionne la suite c’est-à-dire le vote des lois, du budget et la réforme de la dette. Un plan de redressement sans majorité politique stable à l’assemblée nationale reste un document de profession de foi. La DPG charge l’héritage Macky Sall, ce qui est factuellement central mais occulte le bilan des deux premières années du Président Diomaye, sous la primature d’Ousmane Sonko. Elle dit moins ce que deux années Faye-Sonko ont déjà tenu ou manqué : investissements, infrastructures, emploi des jeunes, justice, coût de la vie, contrats miniers et pétroliers, réforme de l’État. Sans ce bilan, le diagnostic apparaît sélectif et peu courageux.
En définitive, la DPG du premier ministre Lô est forte comme radiographie mais faible comme promesse de rupture. C’est le choix de l’ajustement et du statu quo qui renonce aux mesures alternatives à l’austérité du système FMI comme le recours au levier monétaire pour sortir de l’impasse financière dans laquelle se trouve le Sénégal. Elle dit à peu près juste l’état du pays caractérisé par une croissance pétrolière qui masque un appauvrissement hors hydrocarbures, une dette devenue le vrai maître du calendrier, et une demande sociale qui n’attend plus des discours. Elle propose une voie classique de redressement via un programme avec le FMI, un ciblage social plus chirurgical, des projets structurants sans assurance de leur financement, des actifs de l’État, au moment où le régime n’a plus la trésorerie de la rupture et de la souveraineté.
Elle démontre un paradoxe politique car en 2024, Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont gagné ensemble les élections parce qu’ils incarnaient une éthique de la conviction pour la rupture d’avec l’ancien système. En 2026, Al Aminou Lô leur substitue une éthique de la responsabilité pour le retour au statu quo. Ce basculement peut sauver les comptes certes mais il peut aussi vider le mandat de 2024 de son sens, si la rigueur n’améliore pas vite le panier de la ménagère et si le PRES reste une addition de milliards non financés. Le vrai test n’est donc pas la qualité du diagnostic, déjà supérieure à beaucoup de DPG mais la séquence des six prochains mois à travers des indicateurs concrets sur le prix à la pompe, le traitement de la dette, les votes à l’Assemblée nationale controlée par Ousmane Sonko, les pauses de premières pierres et les premiers emplois réellement créés. Sans cela, la déclaration aura été lucide et réaliste et politiquement orpheline.

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