NATIONS HEBDO- Paradoxe actuel qui devra être résolu un jour ou l’autre ? Celui de la quadrature du cercle d’un Premier ministre face à une majorité parlementaire qui appartient théoriquement au même camp que lui, mais qui lui est politiquement hostile.
Par Damel Gueye – Face à une majorité parlementaire qui lui est politiquement hostile, Ahmadou Al Aminou Lô s’inscrit dans une longue histoire des Premiers ministres sénégalais confrontés à un hémicycle difficile. De Mamadou Dia, premier chef de gouvernement de l’histoire du Sénégal indépendant, au ‘Techno Colgate Lô’ de 2026, les Déclarations de politique générale ont souvent été des moments de vérité politique.
La Déclaration de politique générale d’Ahmadou Al Aminou Lô intervient dans une configuration parlementaire pour le moins singulière. Chef du gouvernement, il doit convaincre une Assemblée nationale dominée par le Pastef, pourtant issu de la même famille politique que l’exécutif, mais désormais engagé dans un rapport de force avec le gouvernement.
À cette majorité parlementaire s’ajoute une opposition qui entend, elle aussi, saisir l’occasion de la DPG pour mettre le Premier ministre face à ses responsabilités.
La séquence est donc politiquement inédite par son intensité, même si l’histoire parlementaire sénégalaise connaît déjà des précédents de Premiers ministres venus présenter leur feuille de route devant un hémicycle dominé par leurs adversaires.
2000 : quand Moustapha Niasse affrontait une majorité socialiste
Le précédent le plus souvent cité remonte au 20 juin 2000. À l’époque, Moustapha Niasse, Premier ministre du président Abdoulaye Wade au lendemain de la première alternance politique, prononce sa Déclaration de politique générale devant une Assemblée nationale encore très largement dominée par le Parti socialiste.
Sur les 140 députés que comptait alors l’Assemblée, les socialistes disposaient de plus de 90 sièges, auxquels s’ajoutaient leurs alliés de l’Union pour le renouveau démocratique.
La configuration aurait pu déboucher sur un affrontement parlementaire majeur. Elle n’en fut rien.
Doudou Wade, qui était alors député de la mouvance présidentielle, garde le souvenir d’une DPG qui ne donna pas lieu à un véritable débat parlementaire. La priorité, explique-t-il rétrospectivement, était de préserver l’esprit de l’alternance et de permettre une transmission du pouvoir dans un climat pacifique.
Du côté socialiste, le choix fut également celui de la retenue.
L’élégance républicaine plutôt que le blocage
Les socialistes, sous la présidence de Cheikh Abdou Khadre Cissokho à l’Assemblée nationale, décidèrent de ne pas transformer l’hémicycle en champ de bataille.
Abdoulaye Wilane, porte-parole du Parti socialiste, évoque ainsi une forme de ‘loyauté républicaine’ : le peuple venait de donner sa confiance à un nouveau pouvoir et il convenait, selon lui, de respecter ce choix démocratique.
Cette attitude n’empêcha pas Moustapha Niasse de prononcer un discours particulièrement offensif à l’égard des anciens responsables socialistes.
Pour certains anciens députés, sa déclaration avait pris les allures d’un véritable réquisitoire. Mais la majorité socialiste choisit de ne pas répondre par une motion de censure.
Mieux encore : elle continua à voter les budgets du nouveau régime jusqu’à la disparition de cette Assemblée consécutive à l’adoption de la Constitution de 2001.
Un épisode qui rappelle que la démocratie parlementaire ne se résume pas à la confrontation entre majorité et opposition. Elle suppose aussi, dans certaines circonstances, une capacité à privilégier l’intérêt général et la stabilité institutionnelle.
2026 : une tout autre configuration pour Al Aminou Lô
Vingt-six ans plus tard, Ahmadou Al Aminou Lô se retrouve dans une situation autrement plus complexe.
Il ne fait pas face à une opposition classique entre un gouvernement et une majorité parlementaire appartenant à un camp politique différent. Le Premier ministre évolue au contraire dans un système où l’Exécutif et la majorité parlementaire sont issus du même mouvement politique, mais traversés par une crise profonde.
Le Pastef dispose de 130 députés et constitue donc la principale force de l’Assemblée nationale. À ses côtés, l’opposition et les non-inscrits se préparent également à interpeller le chef du gouvernement.
Pour l’ancien parlementaire Doudou Wade, parler simplement de « cohabitation » serait d’ailleurs impropre. Selon cette lecture, la situation actuelle s’apparenterait davantage à une crise de régime, rappelant par certains aspects la crise institutionnelle de 1962.
Le raisonnement est simple : les électeurs ont élu un président de la République en 2024 et lui ont également donné une majorité parlementaire. Cette majorité, estime-t-il, devrait donc permettre au gouvernement de travailler plutôt que chercher à le renverser.
De Mamadou Dia à Al Aminou Lô : 18 DPG dans l’histoire parlementaire
La DPG d’Ahmadou Al Aminou Lô vient ainsi s’ajouter à une longue série d’exercices parlementaires qui jalonnent l’histoire politique du Sénégal indépendant.
Depuis 1960, 18 Déclarations de politique générale ont été prononcées devant l’hémicycle par les différents chefs de gouvernement.
Le premier fut Mamadou Dia, figure fondatrice de l’État sénégalais indépendant. Lui ont ensuite succédé, dans cet exercice, Abdou Diouf, Habib Thiam à deux reprises, Moustapha Niasse à deux reprises, Mamadou Lamine Loum, Mame Madior Boye, Idrissa Seck, Macky Sall, Haguibou Soumaré, Souleymane Ndéné Ndiaye, Abdoul Mbaye, Aminata Touré, Mahammed Boun Abdallah Dionne, Amadou Ba, Sidiki Kaba et Ousmane Sonko.
Chacune de ces DPG a reflété son époque : ses rapports de force, ses urgences économiques, ses ambitions politiques et parfois ses crises institutionnelles.
La DPG n’est donc jamais un simple exercice de communication gouvernementale. Elle constitue un moment où le chef du gouvernement expose sa vision, répond aux critiques et tente de convaincre une représentation nationale dont le degré de bienveillance varie considérablement selon les périodes.
Le précédent Sonko : un long face-à-face avec les députés
La dernière DPG, celle d’Ousmane Sonko, donne une idée de l’ampleur de l’exercice.
Le chef du gouvernement avait disposé de 2 heures et 15 minutes pour présenter sa déclaration. Deux tours de parole avaient ensuite permis aux députés d’intervenir, avant que le Premier ministre ne reprenne la parole pour répondre.
Sonko avait ainsi bénéficié successivement de 1 heure 55 minutes, puis de 51 minutes supplémentaires pour répondre aux parlementaires.
Le temps accordé aux groupes était, lui aussi, calculé en fonction de leur poids numérique. Le groupe Pastef disposait de 183 minutes de temps de parole pour les deux tours, contre 30 minutes pour Takku Wallu et 27 minutes pour les députés non inscrits.
Une mécanique parlementaire qui donne toute son importance à la composition de l’hémicycle.
Le ‘Techno Lô’ dans l’arène
C’est donc dans cette histoire longue et mouvementée que s’inscrit Ahmadou Al Aminou Lô.
Le Premier ministre, réputé pour son profil de technocrate et son approche particulièrement axée sur les questions économiques et financières, doit désormais passer de l’expertise technique à l’épreuve politique.
Son défi est considérable : convaincre une majorité qui, en théorie, devrait être la sienne, mais dont une partie lui est aujourd’hui politiquement hostile ; répondre à une opposition qui aura cherché à exploiter la moindre faille ; et surtout convaincre une opinion publique attentive aux réponses apportées aux difficultés économiques et sociales du pays.
Dans ce face-à-face, l’histoire parlementaire sénégalaise offre un enseignement précieux.
En 2000, une majorité socialiste pourtant capable de mettre le gouvernement Wade en difficulté avait choisi de ne pas transformer la DPG de Moustapha Niasse en bataille institutionnelle.
En 2026, Ahmadou Al Aminou Lô devra, lui, composer avec une Assemblée où la frontière entre majorité, opposition et famille politique est devenue beaucoup plus complexe.
Une DPG au-delà du discours
Accueilli à l’Assemblée nationale par le premier vice-président El Malick Ndiaye, le ministre chargé des Institutions Bakary Sarr et le secrétaire général de l’institution, M. Thimbo, le Premier ministre devait ensuite être rejoint par le président de l’Assemblée nationale.
Mais derrière le cérémonial républicain, c’est une véritable épreuve politique qui attendait le chef du gouvernement.
De Maodo Mamadou Dia, au commencement de la République, au « Techno Lô » de 2026, les DPG racontent finalement une part de l’histoire politique du Sénégal.
Elles racontent surtout les rapports de force entre l’Exécutif et le Parlement, les moments de rupture et de continuité, mais aussi la capacité — ou non — des acteurs politiques à faire prévaloir le débat démocratique sur la confrontation partisane.
La DPG d’Ahmadou Al Aminou Lô restera-t-elle comme un nouvel épisode de cette longue histoire parlementaire ou comme le symbole d’une crise politique plus profonde ? L’avenir du régime Diomaye et de sa majorité parlementaire pourrait, en partie, se lire dans les suites de ce grand oral.
Par Damel Gueye



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