[LE BIAIS D’O.N.G – Par Ousseynou Nar Gueye] Kiiraay : naissance inéluctable d’un pôle politique hyperprésidentiel ou divorce idéologique inopiné d’avec Pastef ?

NATIONS HEBDO –  Le lancement de Kiiraay Les Patriotes Républicains par le président Bassirou Diomaye Faye constitue sans doute le tournant politique le plus important depuis son accession au pouvoir. Deux ans après avoir été élu sous la bannière du Pastef grâce au soutien déterminant d’Ousmane Sonko, le chef de l’État choisit désormais de disposer de son propre parti politique, officialisant une rupture qui couvait depuis plusieurs mois.  Cette décision soulève une interrogation centrale : pourquoi créer un nouveau parti lorsqu’on a été porté au pouvoir par une formation qui dispose encore d’une majorité parlementaire ?

La réponse dépasse les querelles de personnes. Elle touche à la nature même du pouvoir, à la légitimité présidentielle et à l’évolution des régimes politiques africains.

De candidat du Pastef à Président de la République

En mars 2024, Bassirou Diomaye Faye n’est pas seulement le candidat du Pastef. Il en est également le secrétaire général et l’un des principaux architectes doctrinaux. Son investiture intervient après l’empêchement judiciaire d’Ousmane Sonko. Toute la campagne repose alors sur un binôme devenu célèbre : ‘‘Sonko mooy Diomaye, Diomaye mooy Sonko’’. Le pari fonctionne. Le Pastef conquiert ensuite une majorité écrasante de 130 sieges sur 165 à l’Assemblée nationale, faisant de cette victoire l’une des plus importantes alternances démocratiques de l’histoire du Sénégal.

Mais une fois installé au Palais, la logique présidentielle commence progressivement à s’émanciper de la logique partisane.

Le paradoxe institutionnel

La Constitution sénégalaise fait du Président le détenteur de l’exécutif. Or, politiquement, Diomaye demeurait longtemps perçu comme le représentant d’un parti dirigé par un autre homme.

Cette dualité créait une situation inédite : le Président dirigeait l’État ; le chef historique du parti demeurait Ousmane Sonko ; et la majorité parlementaire restait largement identifiée au Pastef.

Dans beaucoup de systèmes politiques, cette configuration finit par produire une concurrence entre la légitimité électorale et la légitimité partisane. Kiiraay apparaît ainsi comme un instrument permettant au Président de construire une base politique directement rattachée à sa fonction.

Gouverner ou militer

Un parti d’opposition vit dans la mobilisation. Un parti présidentiel vit dans la gestion. Cette différence est fondamentale. Une fois au pouvoir, les contraintes changent : négociations internationales, arbitrages budgétaires, compromis diplomatiques, réformes graduelles, dialogue avec les partenaires financiers.

Les divergences apparues autour de la gestion économique, notamment des discussions avec le FMI et de la stratégie face à la crise de la dette, ont progressivement accentué les tensions entre les deux anciens alliés.

Construire une majorité présidentielle

Dans la plupart des démocraties présidentielles, le chef de l’État cherche naturellement à disposer d’un appareil politique personnel. Pourquoi ? Parce qu’un Président gouverne rarement uniquement avec la popularité. Il gouverne grâce à un parti, des élus, des maires, des responsables locaux bien implantés et une organisation électorale. En créant Kiiraay, Diomaye se donne les moyens de préparer les élections locales de 2027 et, au-delà, la présidentielle de 2029.

Une rupture idéologique ?

Pour l’instant, rien n’indique une rupture doctrinale profonde.

Les discours de Kiiraay reprennent largement les grands axes qui avaient fait le succès du Pastef : souveraineté nationale, bonne gouvernance, lutte contre la corruption, justice sociale et patriotisme économique.

La différence semble davantage porter sur la méthode de gouvernance que sur les objectifs. Autrement dit, il s’agit peut-être moins d’un changement de projet que d’un changement de leadership.

Le facteur humain

Toute organisation politique connaît une évolution. Lorsque deux personnalités charismatiques exercent simultanément une forte influence, la question du leadership finit souvent par se poser. Diomaye est devenu Président de la République. Sonko demeure une figure politique majeure. À long terme, la coexistence de deux centres de décision pouvait difficilement perdurer sans clarification. Kiiraay constitue cette clarification.

Les risques de fragmentation électorale et de paralysie institutionnelle

Créer un nouveau parti comporte cependant plusieurs risques. Le premier est celui de la fragmentation du camp présidentiel. Le second est la concurrence électorale entre deux forces issues de la même famille politique. Le troisième est la paralysie institutionnelle si les alliances deviennent conflictuelles. Enfin, une partie des électeurs pourrait percevoir cette séparation comme un éloignement de l’esprit d’unité qui avait conduit à la victoire de 2024.

Des opportunités de convergence et de compromis démocratiques dynamiques existent

À l’inverse, Kiiraay peut permettre d’élargir la majorité présidentielle , d’accueillir des responsables venus d’autres formations, de réduire la dépendance du Président vis-à-vis d’une seule organisation politique et donc de construire une majorité plus transversale. Les premiers ralliements d’anciens responsables de Pastef et de personnalités venues d’autres partis montrent déjà cette volonté d’élargissement.

Qu’en penser en fin de compte ?

La création de Kiiraay ne doit pas être interprétée uniquement comme une rupture personnelle entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko.  Elle traduit surtout un phénomène classique de la vie politique : lorsqu’un chef d’État accède au pouvoir, il cherche souvent à disposer de son propre instrument politique afin d’exercer pleinement son autorité et de préparer les échéances futures.

Reste une inconnue majeure : les Sénégalais suivront-ils davantage le parti qui a porté l’alternance, ou celui désormais incarné par le Président de la République ? La réponse ne viendra ni des discours ni des états-majors. Elle viendra des urnes. Et les élections locales de 2027 constitueront probablement le premier véritable test de cette nouvelle architecture politique sénégalaise.

Par Ousseynou Nar Gueye, NATIONS HEBDO

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