NATIONS HEBDO
Depuis quelques jours, des contenus diffusés sur les réseaux sociaux font état d’allégations extrêmement graves visant l’association And Taxawu Gni Weredi, basée à Mbour, dans le quartier de Keur Mambaye, et présentée comme intervenant auprès de personnes en situation de handicap mental en errance. Seule l’enquête judiciaire pourra établir la vérité des faits (supposé Viol) et les responsabilités individuelles. Mais une chose n’est déjà plus contestable : des personnes parmi les plus vulnérables de notre société sont prises en charge, de fait, par une structure qui ne dispose ni des compétences professionnelles certifiées, ni des conditions matérielles requises pour assurer un accompagnement digne et sécurisé.
Au-delà de l’émotion légitime que suscite cette affaire, il est de notre responsabilité, en tant que cadre du travail social, d’interroger un système qui permet à des structures non qualifiées d’exercer, en toute légalité apparente, des missions engageant la dignité, l’intégrité physique et les droits fondamentaux de citoyens en grande vulnérabilité. À cet égard, le cas d’And Taxawu Gni Weredi illustre, avec une précision glaçante, l’ampleur du problème.
Créée en 2019 et fonctionnant sur simple récépissé délivré par le ministère de l’Intérieur, l’association accueille en effet des personnes en situation de handicap mental ainsi que des nourrissons, sans qu’aucun agrément technique du secteur social et de la protection de l’enfance n’ait jamais été requis pour ce type d’activité. Sur le terrain, les intervenants présents ne disposent d’aucune formation certifiée en travail social, en santé mentale, ni en protection de l’enfance, alors même que des bébés sont hébergés dans la structure.
Cette absence de qualification professionnelle se double d’un environnement matériel tout aussi préoccupant car les pensionnaires partagent des toilettes publiques communes, sans répartition adaptée par âge ou par genre, et sont exposés à des pathologies cutanées récurrentes, en l’absence de toute couverture de mutuelle de santé. La prise en charge globale repose uniquement sur le soutien des bonnes volontés, à travers des appels aux dons et à la solidarité relayés sur les réseaux sociaux par l’entremise de son président. Le financement de l’association suit la même logique informelle, il repose exclusivement sur cette générosité spontanée, sans mécanisme de contrôle financier, et sans lien formel avec les services déconcentrés de la santé, de l’action sociale ou de la protection de l’enfance qui permettrait d’encadrer légalement le placement des personnes accueillies.
Ainsi, en amont même des faits dénoncés sur les réseaux sociaux, c’est une structure qui fonctionne depuis plusieurs années en dehors de tout cadre professionnel adapté, mêlant malades mentaux errants et nourrissons, sans séparation d’accompagnement propre à chaque profil de vulnérabilité. Ce cas particulier n’est cependant que le symptôme d’un problème plus large.
Ce constat renvoie en effet à un vide plus profond dans l’encadrement de l’action sociale associative au Sénégal. Le droit associatif national repose sur un texte ancien, la loi de 1968 relative aux associations, qui pose le principe de la liberté d’association et soumet la création d’une structure à une simple déclaration, sous réserve de conformité de l’objet social à l’ordre public. Or ce texte, conçu pour garantir une liberté fondamentale, n’a pas anticipé l’essor considérable, ces dernières décennies, d’associations se donnant pour mission la prise en charge de personnes vulnérables, qu’il s’agisse de personnes en situation de handicap, de malades mentaux en errance ou d’enfants en situation de rue.
Ce type d’intervention n’est pas une activité sociale comme les autres. Elle suppose un accompagnement psychosocial spécialisé, des professionnels formés des travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés, psychologues, psychiatres, des infrastructures adaptées et un encadrement éthique rigoureux. Faute de quoi, la prise en charge peut se transformer en enfermement, en maltraitance, voire, comme les faits récents semblent le suggérer, en violences graves. Or, aujourd’hui encore, une association peut se constituer et déclarer un objet social touchant à l’accompagnement de personnes vulnérables sans qu’aucune vérification préalable de sa capacité technique, professionnelle et matérielle ne soit systématiquement exigée par une autorité compétente en action sociale.
Face à cette réalité, c’est précisément à la Direction Générale de l’Action Sociale (DGAS), sous tutelle du Ministère de la Famille, de l’Action Sociale et des Solidarités, que revient la responsabilité d’agir. Cette institution est en effet mandatée pour veiller à l’exécution des directives ministérielles en matière d’action sociale, coordonner les interventions des partenaires du secteur, promouvoir la réinsertion socio-sanitaire des groupes défavorisés, et protéger les droits des personnes handicapées, des personnes âgées et des enfants en situation de vulnérabilité. Ce mandat devrait donc logiquement se traduire par une exigence claire : toute association dont l’objet touche, même partiellement, à la prise en charge de personnes ou groupes vulnérables devrait être soumise, en amont de son enregistrement, à un agrément technique délivré par les services compétents du ministère en charge de l’Action Sociale, sur la base d’une enquête sociale et d’une évaluation de ses capacités humaines, professionnelles et infrastructurelles. Or, dans le dispositif actuel, l’enregistrement d’une association relève essentiellement du ministère chargé de l’Intérieur, sans articulation systématique avec le ministère technique compétent lorsque l’objet social touche au champ social. C’est précisément cette absence d’articulation qui doit être corrigée.
Cette correction est d’autant plus réalisable que l’État sénégalais dispose déjà d’un modèle qu’il gagnerait à ériger en référence nationale : le Centre National de Réinsertion Sociale des Malades Mentaux de Kaolack, placé sous la tutelle ministère de la Famille de l’Action sociale et des Solidarités. Ce dispositif public offre une prise en charge globale entièrement gratuite ( accompagnement à la réinsertion sociale, soins, hébergement, restauration ) aux malades mentaux errants, assurée par une équipe pluridisciplinaire composée de travailleurs sociaux, d’infirmiers, de psychiatres et d’autres professionnels qualifiés. Sa redynamisation et son renforcement démontreraient qu’une prise en charge à la fois professionnelle et gratuite est possible au Sénégal, et offriraient une alternative publique crédible à la prolifération de structures informelles comme And Taxawu Gni Weredi.
Sur la base de ce double constat un vide juridique et un modèle public sous-exploité plusieurs mesures méritent d’être portées avec auprès des autorités compétentes. Il convient d’abord de réviser le cadre légal relatif aux associations à caractère social, en introduisant, pour toute structure dont l’objet touche à la prise en charge de personnes vulnérables, l’obligation d’un agrément préalable délivré conjointement par le ministère chargé de l’Intérieur et celui en charge de l’Action Sociale. Il faut ensuite instituer une enquête sociale obligatoire préalable à tout agrément, menée par les services compétents de la DGAS, portant sur les capacités techniques, professionnelles et matérielles de la structure candidate, ainsi que sur la moralité et la qualification de ses dirigeants et de son personnel.
Au-delà de l’octroi de l’agrément, il importe également de mettre en place un contrôle et un suivi périodique des structures agréées, incluant des visites de terrain et des évaluations régulières de la qualité de la prise en charge. Parallèlement, il convient de renforcer les sanctions à l’encontre des structures opérant sans agrément ou en violation des normes minimales de prise en charge, en s’appuyant sur des mécanismes de signalement accessibles aux communautés et aux familles. Il est tout aussi urgent de redynamiser et d’étendre des dispositifs publics de référence National comme le Centre National de Réinsertion Sociale de Kaolack, afin d’offrir aux malades mentaux errants une véritable alternative encadrée par l’État.
Enfin, ces mesures institutionnelles ne porteront leurs fruits que si elles s’accompagnent d’une sensibilisation soutenue des familles et des communautés sur les droits des personnes en situation de handicap mental, sur les structures habilitées à les accompagner, et sur les voies de recours en cas de maltraitance de violences ou d’abus.
Il est important de souligner que les personnes vivant avec un handicap mental, en particulier celles en situation d’errance, comptent parmi les citoyens les plus exposés aux violations de droits, précisément parce qu’elles sont souvent privées de la capacité de se défendre, de témoigner ou de solliciter une protection. C’est donc à la société tout entière, et singulièrement aux institutions publiques chargées de l’action sociale, des solidarités et de l’intérieur, qu’il revient de leur garantir un accompagnement digne, professionnel et respectueux de leurs droits fondamentaux.
En définitive, l’affaire And Taxawu Gni Weredi, qui a suscité l’indignation ces derniers jours, ne doit pas se refermer sur une simple polémique passagère sur les réseaux sociaux. Elle doit au contraire être le déclencheur d’une réforme structurelle attendue depuis longtemps, celle d’un encadrement rigoureux et transparent de toutes les structures qui interviennent, au nom de l’action sociale et de la solidarité, auprès des personnes et groupes vulnérables du Sénégal. Il y va, en somme, de la dignité humaine, de la crédibilité du secteur associatif sénégalais, et de la responsabilité de l’État à protéger ceux qui ne peuvent se protéger eux-mêmes.
Malick NIASSE
Conseiller en Travail Social, diplômé d’État
Expert en gestion des vulnérabilités et en protection sociale
Médiateur familial, diplômé d’État

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