NATIONS HEBDO
Si vous croyez encore que la colonisation est une histoire du passé, vous devez regarder ce qui se passe le long de nos côtes. Une guerre économique et sanitaire d’une violence inouïe se joue en haute mer, dans un silence assourdissant, avec la signature de nos propres institutions.
Depuis près de 45 ans, les pays africains signent des « accords de partenariat pour une pêche durable » avec des puissances étrangères, principalement l’Union européenne. Sous ces titres diplomatiques ronflants se cache l’un des plus grands hold-up de l’histoire moderne : nous laissons de gigantesques navires industriels étrangers piller nos poissons contre des chèques dérisoires, pendant que nos populations locales meurent de faim, sont criminalisées, et que nos États s’endettent pour importer des protéines congelées de basse qualité.
Voici l’analyse financière et géostratégique brute d’un paradoxe qui doit cesser immédiatement.
Prenons le Sénégal. Jusqu’à son expiration en novembre 2024, l’accord avec l’Union européenne autorisait les navires étrangers à prélever 10 000 tonnes de thon et 1 750 tonnes de merlu par an. En contrepartie ? L’UE versait environ 1,3 milliard de FCFA par an. Une misère absolue par rapport à la valeur marchande réelle de ce thon sur les tables européennes.
Le Gabon, lui, autorisait 33 navires industriels à racler ses fonds marins pour seulement 1 million d’euros d’accès par an. Un accord qui a heureusement pris fin.
Pendant que ces multinationales de la mer rentabilisent leurs super-chalutiers subventionnés par l’Europe, les pêcheurs artisans africains ont vu leurs captures s’effondrer de 40 % en dix ans. Moins de poissons dans les filets locaux signifient explosion du chômage, insécurité alimentaire et immigration clandestine. Le poisson africain nourrit l’Europe, tandis que la jeunesse africaine se noie dans l’Atlantique en essayant de le suivre.
C’est le sommet de l’hypocrisie politique. Pendant que des navires usines de 100 mètres de long aspirent la biodiversité marine africaine en toute légalité, les autorités pointent du doigt la « pêche illicite » des petits pêcheurs locaux. On impose des restrictions, des contrôles et des sanctions aux pirogues des artisans locaux. En clair : on interdit au fils du pays de pêcher pour nourrir sa famille, mais on déroule le tapis rouge au chalutier étranger qui exporte la richesse nationale sans aucune transformation locale.
Mais le vent de la souveraineté commence à souffler. Le Sénégal a refusé de renouveler son protocole avec l’UE. Depuis, les pêcheurs de Saint-Louis et de Mbour constatent déjà le retour du poisson dans leurs filets. Le Gabon a pris une décision radicale pour développer une filière thonière 100 % locale.
Le paradoxe persiste chez d’autres voisins. La Côte d’Ivoire a choisi de reconduire son protocole pour 4 ans, autorisant 32 navires européens à prélever 6 100 tonnes de thon par an, pour un prix de bradage de 1,9 milliard de FCFA sur 4 ans.
Voici le chiffre qui va vous donner la chair de poule. En 2024, la Côte d’Ivoire a bradé son droit de pêche pour quelques centaines de millions de FCFA par an. Mais la même année, elle a dépensé 518 MILLIARDS de FCFA pour importer 732 000 tonnes de poissons congelés de l’étranger.
Vous lisez bien : nous donnons nos poissons frais aux navires étrangers pour des miettes, et nous sortons des centaines de milliards de notre trésorerie nationale pour importer du poisson congelé. C’est une aberration comptable, un non-sens industriel et un suicide sanitaire.
La gestion des ressources d’un État est identique à celle d’une entreprise en faillite. Tant que nos pays signeront des contrats de concession basés sur le besoin de liquidités immédiates au lieu de construire des unités de transformation locales, des flottes nationales et des systèmes de distribution souverains, nous resterons les mendiants assis sur une mine d’or.
Il est temps que ces accords ne soient plus jamais renouvelé. L’Afrique n’a pas besoin qu’on lui achète son poisson à vil prix. L’Afrique doit armer ses propres fils pour industrialiser la mer.

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