NATIONS HEBDO – La naissance de Kiiraay Les Patriotes Républicains, lancé par le président Bassirou Diomaye Faye, a immédiatement suscité une comparaison avec les grands partis présidentiels qui ont marqué l’histoire politique du Sénégal et de l’Afrique. Beaucoup se posent déjà la question : Kiiraay sera-t-il le nouveau PDS ? Le nouvel APR ? Ou représente-t-il une nouvelle génération de partis présidentiels ? L’histoire politique montre qu’en Afrique, lorsqu’un chef de l’État crée sa propre formation politique, celle-ci devient souvent bien davantage qu’un simple parti : elle constitue l’outil central de son projet de gouvernance. Mais chaque époque produit son propre modèle.
Le précédent du PDS d’Abdoulaye Wade
Lorsque Abdoulaye Wade fonde le Parti démocratique sénégalais (PDS) en 1974, le contexte est celui du multipartisme naissant. Pendant près de vingt-six ans, le PDS demeure un parti d’opposition. Son identité repose sur un leadership fortement personnalisé, une implantation progressive sur tout le territoire, une forte culture militante et un projet d’alternance. Une fois Wade élu en 2000, le PDS devient naturellement le parti présidentiel. L’État, la majorité parlementaire et le parti évoluent alors dans une même dynamique politique.
L’APR de Macky Sall : un parti né d’une rupture
L’histoire de l’Alliance pour la République (APR) présente certaines similitudes avec la situation actuelle. En 2008, Macky Sall quitte le PDS après son conflit avec Abdoulaye Wade. Il crée son propre parti. Quatre ans plus tard, il remporte l’élection présidentielle. L’APR devient alors le principal pilier de la coalition Benno Bokk Yakaar et accompagne l’exercice du pouvoir pendant douze ans. La différence majeure est que Macky Sall avait fondé son parti avant d’accéder à la magistrature suprême. Bassirou Diomaye Faye, lui, crée Kiiraay après être devenu Président de la République. Cette chronologie modifie profondément la nature du projet.
Kiiraay : un parti présidentiel construit à partir du pouvoir
Contrairement au PDS et à l’APR, Kiiraay ne naît pas dans l’opposition. Il émerge alors que son fondateur exerce déjà les plus hautes fonctions de l’État. Cette situation lui offre immédiatement plusieurs avantages que sont une forte visibilité nationale, une capacité de mobilisation institutionnelle, la légitimité présidentielle et une forte attractivité auprès des élus et des cadres naturellement intéressés par un parti de gouvernement. Mais elle lui impose également une exigence particulière : démontrer son implantation militante au-delà de la fonction présidentielle.
Le poids du leadership
Les trois partis présentent un point commun évident. Ils sont fortement associés à une personnalité : Abdoulaye Wade pour le PDS, Macky Sall pour l’APR et Bassirou Diomaye Faye pour Kiiraay. Cette personnalisation constitue souvent un facteur de mobilisation. Elle peut aussi devenir une fragilité si les structures partisanes ne gagnent pas progressivement en autonomie.
Des bases politiques différentes
Les différences apparaissent toutefois rapidement. Le PDS est né contre le parti unique. L’APR est né d’une rupture interne au PDS. Kiiraay naît d’une recomposition au sein du camp qui a porté l’alternance de 2024. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une opposition classique entre majorité et opposition, mais d’une nouvelle organisation du pouvoir au sein d’une même famille politique.
Les exemples africains autour de nous
Dans plusieurs pays africains, les présidents ont également créé leur propre parti. On peut citer notamment le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) en Côte d’Ivoire, devenu le principal parti présidentiel autour d’Alassane Ouattara ; le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) au Burkina Faso autour de Roch Marc Christian Kaboré ; le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG Arc-en-ciel) autour d’Alpha Condé ; le Mouvement patriotique du salut (MPS) au Tchad, longtemps structuré autour d’Idriss Déby. Ces partis ont généralement poursuivi un même objectif : offrir au chef de l’État une base politique stable pour gouverner et préparer les échéances électorales.
Kiiraay face au défi de l’organisation
Le succès d’un parti présidentiel ne dépend pas uniquement de son fondateur. Il dépend aussi de sa capacité à recruter des militants , former des cadres, gagner les élections locales , construire une implantation durable, et assurer son renouvellement. L’histoire montre que certains partis présidentiels disparaissent rapidement après le départ de leur fondateur, tandis que d’autres parviennent à s’institutionnaliser.
Une différence majeure avec le PDS et l’APR
Le PDS et l’APR avaient un adversaire clairement identifié lorsqu’ils se sont développés. Kiiraay évolue dans une configuration plus complexe. Il partage encore une partie de son histoire, de ses références et de son électorat avec Pastef. Son principal défi sera donc de construire une identité propre sans rompre totalement avec l’héritage politique de l’alternance.
Un parti présidentiel de large de rassemblement ?
Les premiers responsables de Kiiraay présentent le mouvement comme une plateforme destinée à rassembler des partis, des mouvements et des personnalités soutenant le programme du Président, au-delà des appartenances partisanes traditionnelles. Cette ambition rappelle certaines coalitions présidentielles africaines tout en cherchant à donner une identité politique propre au nouveau parti.
Les risques liés au déficit éventuel d’ancrages locaux suffisamment nombreux
Comme tout parti présidentiel, Kiiraay devra éviter plusieurs écueils. Le premier est de ne pas dépendre exclusivement de la popularité du Président. Ensuite, il ne faut pas négliger l’implantation territoriale. Il importera de ne pas privilégier les ralliements au détriment de la formation militante ; et afin, il lui faut éviter d’apparaître comme une simple structure électorale. La pérennité d’un parti se mesure généralement à sa capacité à survivre aux cycles politiques. À l’inverse, Kiiraay dispose également d’atouts. Il bénéficie de l’autorité du chef de l’État. Il a une visibilité nationale immédiate. Il a la possibilité d’attirer des élus et des responsables venus d’horizons divers ;et donc, la capacité de structurer une nouvelle majorité présidentielle. Les prochaines échéances locales constitueront un test important de cette stratégie.
Les comparaisons entre Kiiraay, le PDS et l’APR sont utiles pour éclairer l’histoire politique sénégalaise, mais elles ne doivent pas masquer une différence essentielle : Kiiraay naît dans un contexte inédit. Ni Abdoulaye Wade ni Macky Sall n’avaient eu à construire un parti présidentiel alors que la formation qui les avait conduits au pouvoir demeurait une force politique autonome. C’est cette singularité qui distingue aujourd’hui le Sénégal.
Le pays n’assiste pas simplement à la naissance d’un nouveau parti, mais à une recomposition du pouvoir où coexistent plusieurs légitimités politiques issues d’une même matrice. L’avenir dira si Kiiraay suivra la trajectoire du PDS, qui a durablement structuré l’alternance, celle de l’APR, qui a accompagné un cycle de gouvernement de douze années, ou s’il inaugurera un nouveau modèle de parti présidentiel, davantage fondé sur le rassemblement, la coalition et la gouvernance que sur l’hégémonie partisane.
Une chose est certaine : l’histoire politique africaine enseigne que les partis présidentiels ne survivent durablement que lorsqu’ils dépassent la seule personnalité de leur fondateur pour devenir de véritables institutions politiques. C’est sans doute le défi majeur qui attend aujourd’hui Kiiraay.
Par Damel Gueye, NATIONS HEBDO

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