[CONTINENT PREMIER, par Ousseynou Nar Gueye] Niger, Mali, Burkina, l’heure du 1er bilan pour l’AES : trois ans après les coups d’État, les promesses de souveraineté ont-elles transformé les États ou seulement changé le nom des dirigeants politiques suprêmes ?

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NATIONS HEBDO – En moins de trois ans, le Sahel a connu l’une des plus profondes mutations politiques depuis les indépendances africaines. Le Mali (2021), le Burkina Faso (2022) et le Niger (2023) ont successivement renversé leurs dirigeants civils, rompu avec une partie de leurs partenaires traditionnels, quitté la CEDEAO, créé l’Alliance des États du Sahel (AES) et placé la souveraineté au cœur de leur projet politique.

Pour leurs partisans, ces régimes incarnent la renaissance d’une Afrique libérée des tutelles extérieures. Pour leurs critiques, ils ont surtout remplacé une élite politique par une autre sans transformer les structures profondes des États. Trois ans après le début de cette séquence historique, une question s’impose : les promesses de souveraineté ont-elles véritablement changé les États ou seulement changé les hommes qui les dirigent ?

Une (r)évolution politique incontestable

Sur le plan politique, le changement est spectaculaire. Les trois pays ont remis en cause plusieurs piliers de l’ordre régional établi depuis plusieurs décennies. Ils ont notamment successivement, quitté la CEDEAO, créé leur propre alliance politique et militaire (AES), renforcé le rôle des armées dans la gouvernance, diversifié leurs partenariats internationaux et fortement réaffirmé leur volonté de contrôler eux-mêmes leurs choix stratégiques. Cette rupture constitue sans doute la plus importante recomposition géopolitique en Afrique de l’Ouest depuis les années 1960. Mais une révolution politique produit-elle automatiquement une révolution de l’État ?

L’État est-il devenu plus fort ?

La souveraineté ne se mesure pas uniquement aux discours. Elle se mesure aussi à la capacité réelle de l’État à exercer son autorité. Un État souverain contrôle son territoire, ses frontières, son administration, ses finances publiques, sa justice et ses ressources naturelles. Sur ces différents critères, les résultats apparaissent contrastés. Des efforts de réorganisation administrative et militaire sont régulièrement mis en avant par les autorités, mais les défis sécuritaires et institutionnels demeurent importants dans plusieurs régions des trois pays.

Autrement dit, la souveraineté politique proclamée ne signifie pas automatiquement une souveraineté administrative pleinement consolidée.

La sécurité : le véritable juge de paix

Les trois coups d’État avaient été largement justifiés par une promesse simple : rétablir la sécurité. Or, trois ans plus tard, la situation demeure complexe. Certaines zones connaissent une amélioration relative grâce à des opérations militaires renforcées. D’autres restent confrontées à des attaques armées, à des déplacements de populations et à une présence limitée de l’administration. Le bilan sécuritaire reste donc nuancé. La lutte contre le terrorisme demeure le principal défi de ces régimes.

La souveraineté économique progresse-t-elle ?

Les nouvelles autorités ont également promis davantage de contrôle sur les ressources minières, une meilleure redistribution des richesses, une réduction de la dépendance extérieure, une industrialisation accrue et une montée en puissance des entreprises nationales. Certaines réformes ont été engagées, notamment dans les secteurs minier et énergétique. Mais la transformation économique d’un pays exige du temps. Les économies des trois États demeurent confrontées à une forte dépendance aux matières premières, à des besoins importants d’investissements, à la faiblesse des infrastructures et toujours, aux effets du contexte sécuritaire sur l’activité économique.

Les institutions ont-elles changé ?

C’est probablement la question la plus importante. Changer un Président est relativement rapide. Transformer les institutions est beaucoup plus long. Pour qu’une véritable révolution institutionnelle ait lieu, plusieurs évolutions sont généralement attendues . D’abord, une administration plus performante. Ceci, avec une justice plus indépendante et une lutte durable contre la corruption. Et en fin de compte, une meilleure qualité des services publics grâce à une gouvernance plus transparente. Sur ces aspects, les réformes engagées restent en cours et leur impact devra être apprécié sur une période plus longue.

Une nouvelle diplomatie africaine

L’un des changements les plus visibles concerne la politique étrangère. Les trois pays ont profondément diversifié leurs partenariats. Ils cherchent désormais à développer leurs relations avec différents acteurs internationaux selon leurs intérêts stratégiques. Cette orientation traduit une volonté affirmée de réduire les dépendances traditionnelles et d’élargir les marges de manœuvre diplomatiques.

Les populations perçoivent-elles le changement ?

La perception populaire constitue un indicateur essentiel. Dans les trois pays, les discours souverainistes continuent de bénéficier d’un soutien significatif auprès d’une partie de l’opinion publique, notamment en raison du rejet des anciennes pratiques politiques et du désir d’une plus grande autonomie nationale. Mais les attentes sont également très élevées. Les citoyens jugent désormais les autorités sur des critères concrets : le coût de la vie, l’emploi, l’accès à l’électricité, la santé, l’école, la sécurité, entres autres. À terme, la légitimité politique dépendra autant des résultats que du discours.

L’AES peut-elle devenir un modèle ?

L’Alliance des États du Sahel ambitionne de construire une intégration régionale nouvelle. Si elle parvient à  renforcer les échanges commerciaux, à mutualiser les moyens militaires, à développer des infrastructures communes , à faciliter la circulation des personnes et des biens ; elle pourrait devenir un laboratoire inédit de coopération régionale. À l’inverse, si les résultats tardent à se concrétiser, elle devra relever le défi de maintenir la confiance de ses populations.

Le défi de la gouvernance

Les régimes de transition ont bénéficié d’un important capital politique au moment de leur arrivée au pouvoir. Mais l’histoire montre que la popularité initiale ne suffit jamais. Les citoyens attendent des administrations efficaces, des économies créatrices d’emplois, des institutions solides,  une justice crédible et des services publics accessibles. C’est sur ces résultats que les transitions seront durablement évaluées.

Au-delà des hommes, transformer les États

L’expérience historique enseigne une constante.Les révolutions politiques changent les dirigeants. Les grandes transformations nationales changent les institutions. Le véritable enjeu pour le Mali, le Burkina Faso et le Niger n’est donc pas seulement d’avoir remplacé des présidents civils par des dirigeants militaires. Il consiste à bâtir des États capables de fonctionner efficacement, quelles que soient les personnes qui les dirigent demain.

Ce que j’en conclue ? Trois ans après les coups d’État, le Sahel a incontestablement changé de cap politique. Les trois pays ont redéfini leurs alliances, revendiqué une plus grande autonomie stratégique et proposé une autre lecture des relations entre l’Afrique et ses partenaires extérieurs. En revanche, la transformation de l’État est un chantier d’une tout autre ampleur. Les attentes portent désormais moins sur les symboles de souveraineté que sur la capacité des institutions à améliorer durablement la sécurité, les services publics, la gouvernance économique et les conditions de vie des populations. L’histoire retiendra peut-être que les coups d’État de 2021, 2022 et 2023 ont marqué la fin d’un ordre politique régional. Mais ils ne seront considérés comme une véritable refondation que si les États qui en sont issus démontrent, dans la durée, qu’ils peuvent produire davantage de stabilité, de prospérité et de justice que les systèmes qu’ils ont remplacés. Au fond, la vraie question n’est plus de savoir qui gouverne le Mali, le Burkina Faso ou le Niger. La vraie question est désormais : les citoyens vivent-ils mieux grâce à cette nouvelle souveraineté ?

C’est à cette aune que l’Histoire jugera l’expérience de l’Alliance des États du Sahel.

Par Ousseynou Nar Gueye

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