NATIONS HEBDO – Plus de deux ans, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko ont incarné un tandem politique inédit dans l’histoire du Sénégal. Leur complémentarité a permis une alternance historique et nourri un immense espoir populaire. Mais la création du mouvement Kiiraay – Les Patriotes Républicains par le président de la République a profondément modifié l’équilibre initial, laissant apparaître deux pôles de leadership au sein du camp qui avait remporté l’élection présidentielle.
Au-delà des rivalités politiques, une question préoccupe désormais les acteurs économiques : quels pourraient être les effets d’une dualité durable entre le Président de la République et son ancien allié politique ? L’économie déteste moins le changement que l’incertitude. C’est précisément cette incertitude qui constitue aujourd’hui le principal risque.
La stabilité politique, premier actif économique d’un pays
Les investisseurs, qu’ils soient sénégalais ou étrangers, recherchent avant tout trois garanties que sont la stabilité des institutions, la prévisibilité des politiques publiques et la continuité des décisions économiques. Lorsque plusieurs centres de décision semblent coexister, les entreprises peuvent avoir des difficultés à anticiper l’évolution des politiques publiques. Les annonces économiques sont alors davantage scrutées, non seulement pour leur contenu, mais aussi pour leur degré de consensus au sein du pouvoir. Une perception de désaccord durable peut conduire certains investisseurs à différer des projets ou à adopter une attitude d’attente. Cette dynamique dépend toutefois de nombreux facteurs, notamment de la capacité des institutions à assurer la continuité de l’action publique.
Le coût de l’attentisme
L’investissement privé fonctionne beaucoup sur la confiance. Lorsqu’un chef d’entreprise prévoit d’investir plusieurs milliards de francs CFA dans une usine, un hôtel ou une plateforme logistique, il ne regarde pas uniquement les indicateurs économiques. Il évalue également la stabilité gouvernementale, la cohérence des politiques publiques, les perspectives fiscales , le climat social et la capacité des autorités à maintenir un cap meme dans la survenance de fronts sociaux adverses importants.
Si ces éléments paraissent incertains, certains investisseurs peuvent repousser leurs décisions. L’attentisme économique est souvent silencieux. Il ne provoque pas immédiatement une crise. Mais il ralentit progressivement les créations d’emplois, les investissements industriels, les projets immobiliers et la consommation.
Une administration exposée aux arbitrages politiques ?
L’administration publique fonctionne de manière optimale lorsque les priorités politiques sont clairement établies. Dans un contexte de dualité politique perçue, certains hauts fonctionnaires pourraient être confrontés à des arbitrages plus complexes, notamment lorsqu’ils doivent mettre en œuvre des réformes sensibles. La fonction publique sénégalaise repose néanmoins sur des règles administratives qui visent à assurer la continuité de l’État, indépendamment des évolutions politiques.
Les partenaires internationaux observent
Le Sénégal entretient des relations importantes avec les institutions financières internationales, les bailleurs de fonds, les agences de développement et les investisseurs étrangers. Ces partenaires évaluent régulièrement la gouvernance économique, la capacité de l’État à mettre en œuvre ses engagements et la stabilité de son environnement institutionnel.
Une gouvernance lisible facilite généralement les négociations et la mise en œuvre des programmes économiques. À l’inverse, des signaux contradictoires peuvent conduire certains partenaires à demander davantage de clarifications avant d’engager de nouveaux financements.
La réaction des marchés financiers
Depuis plusieurs années, le Sénégal finance une partie de son développement grâce aux obligations souveraines, au marché régional de l’UEMOA, aux partenaires multilatéraux et aux investissements directs étrangers. Les marchés financiers accordent une importance particulière à la crédibilité des politiques économiques. Toute perception d’instabilité politique peut influencer les conditions de financement d’un État, notamment le coût auquel il emprunte sur les marchés. Ce coût dépend toutefois d’un ensemble de facteurs macroéconomiques, budgétaires et internationaux, et ne résulte pas uniquement des évolutions politiques internes.
Beaucoup d’entreprises sénégalaises en proie au doute
Le secteur privé national attend principalement une fiscalité stable, des marchés publics prévisibles, une justice commerciale efficace et une visibilité sur les grandes réformes. Dans un climat d’incertitude, les entreprises privilégient souvent la prudence. Certaines réduisent leurs investissements. D’autres limitent leurs recrutements. Les banques deviennent parfois plus sélectives dans l’octroi du crédit. Ces réactions peuvent, à terme, ralentir l’activité économique.
L’emploi des jeunes pourrait-il devenir la première victime ?
Le Sénégal compte chaque année des dizaines de milliers de nouveaux entrants sur le marché du travail. Pour absorber cette dynamique démographique, le pays a besoin d’une croissance soutenue et d’investissements continus.
Si les projets privés ralentissent, les créations d’emplois peuvent être affectées, notamment dans les secteurs du BTP, de l’industrie, des services, du numérique et de la logistique. Les jeunes sont souvent les premiers concernés par ces évolutions, car ils sont majoritairement employés dans les secteurs les plus sensibles aux cycles économiques.
Une persistance de la polarisation politique peut peser sur le climat social
Lorsque les débats politiques deviennent plus polarisés, le risque existe de voir certaines tensions se répercuter sur le climat social. Cela peut se traduire par une multiplication des manifestations, des mouvements de grève, une baisse de la confiance des consommateurs et un ralentissement de certaines activités économiques. Ces effets ne sont pas automatiques et dépendent largement de la manière dont les acteurs politiques et sociaux gèrent leurs différends.
L’opportunité d’une clarification
La création de Kiiraay peut aussi être interprétée comme une tentative de clarification du paysage politique. Si les responsabilités, les projets et les alliances deviennent plus lisibles, cette clarification pourrait réduire une partie des incertitudes. Dans ce scénario, la concurrence politique s’exprimerait dans un cadre institutionnel stable, sans remettre en cause la continuité de l’État ni des politiques publiques. Selon nous, chez NATIONS HEBDO, la véritable question n’est pas de savoir si Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko peuvent appartenir à deux formations politiques différentes. Dans une démocratie pluraliste, cette situation est parfaitement envisageable.
L’enjeu est plutôt de déterminer comment cette nouvelle configuration influencera la capacité des institutions à prendre des décisions cohérentes, à rassurer les acteurs économiques et à maintenir un climat propice à l’investissement.
Si les divergences restent contenues dans le débat démocratique et que les institutions continuent de fonctionner de manière prévisible, les conséquences économiques pourraient demeurer limitées. En revanche, si la compétition politique se traduit par des blocages institutionnels, une instabilité gouvernementale ou des messages contradictoires sur les grandes orientations économiques, les entreprises, les investisseurs et les partenaires financiers pourraient adopter une attitude plus prudente.
Au final, le principal risque socio-économique n’est pas l’existence de deux leaders,mais l’incertitude que pourrait générer une gouvernance perçue comme moins lisible. À l’inverse, une clarification rapide des responsabilités, un dialogue politique constructif et la continuité des réformes seraient de nature à préserver la confiance, un actif essentiel pour soutenir la croissance, l’emploi et l’attractivité du Sénégal.
Par Dibor Faye, NATIONS HEBDO
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