NATIONS HEBDO- Pendant plus d’une décennie, le PASTEF Les Patriotes a profondément transformé la vie politique sénégalaise. Né en 2014 autour d’un projet de rupture porté par Ousmane Sonko, le parti est passé du statut de force d’opposition à celui de principal moteur de l’alternance présidentielle. Son parcours a culminé avec l’élection de Bassirou Diomaye Faye à la présidence de la République et l’obtention d’une large majorité parlementaire.
Aujourd’hui, une nouvelle séquence s’ouvre. Avec la création de Kiiraay Les Patriotes Républicains par le Président Diomaye Faye, le paysage politique issu de l’alternance se recompose. Cette évolution pose une question stratégique : quel avenir attend désormais Pastef ?
Le parti qui a changé le paysage politique sénégalais ?
Rarement un parti politique aura autant marqué l’histoire contemporaine du Sénégal en si peu de temps, selon toute objectivité. Pastef a ainsi introduit dans le débat public la souveraineté économique, la lutte contre la corruption, la réforme des institutions, la reddition des comptes, la valorisation des ressources nationales… Au-delà de son programme, le parti a aussi mobilisé une nouvelle génération de militants, particulièrement parmi les jeunes et la diaspora.Cette capacité de mobilisation demeure un atout majeur.
Une rupture qui change la donne
Pendant plusieurs années, la force de Pastef reposait sur un binôme politique exceptionnel avec Ousmane Sonko aui incarnait le leadership politique et Bassirou Diomaye Faye aui incarnait la continuité institutionnelle. La création de Kiiraay modifie profondément cette architecture. Le chef de l’État a désormais choisi de disposer de son propre cadre politique, ouvrant une phase de recomposition dont l’issue reste incertaine.
Premier scénario : Pastef reste la principale force militante
Ce serait donc le scénario favorable au parti du PAN Sonko. Malgré la création de Kiiraay, Pastef pourrait ainsi, par hypothèse, conserver son appareil militant, ses responsables locaux, ses élus historiques, sa forte implantation dans plusieurs régions, son identité idéologique… Dans cette hypothèse, le parti continuerait d’exister comme une grande formation nationale, indépendante du pouvoir présidentiel.
Deuxième scénario : une érosion progressive. L’histoire politique montre que lorsqu’un Président en exercice crée sa propre formation, une grande partie des élus, des cadres et des responsables locaux peut être tentée de le rejoindre.
Les raisons sont diverses et sont la proximité avec le pouvoir exécutif, les perspectives de carrière politique, l’accès aux responsabilités gouvernementales, une stratégie électorale.
Si ce phénomène devait prendre de l’ampleur, Pastef pourrait voir son influence organisationnelle diminuer, sans pour autant disparaître. Troisième scénario : une opposition interne au pouvoir. Cet autre scénario consisterait à voir Pastef adopter progressivement une posture plus critique vis-à-vis de l’exécutif, tout en restant attaché aux grands principes qui avaient fondé l’alternance. Cette situation créerait une configuration originale un Président issu de l’ancien parti, un parti historique devenu autonome et une intense compétition politique entre deux héritiers d’un même projet. Une telle évolution serait inédite dans l’histoire politique récente du Sénégal.
Le poids du leadership d’Ousmane Sonko
L’avenir de Pastef dépendra largement de sa capacité à conserver son attractivité autour de son leader historique. Réélu à la tête du parti lors du congrès extraordinaire de juin 2026, Ousmane Sonko conserve une forte légitimité interne et demeure une figure centrale de la vie politique sénégalaise. Toutefois, dans un contexte où le Président de la République dispose désormais de sa propre organisation, le parti devra démontrer qu’il peut continuer à mobiliser au-delà de la seule personnalité de son dirigeant.
Le défi de la relève
Toutes les grandes formations politiques affrontent, tôt ou tard, une même question :peuvent-elles survivre à leurs fondateurs ou à leurs figures emblématiques ?
Pour consolider son avenir, Pastef devra probablement renforcer ses structures locales, promouvoir une nouvelle génération de responsables, approfondir son projet programmatique , arriver à maintenir une cohésion interne malgré les recompositions.
Les élections locales : un premier test
Les prochaines élections territoriales constitueront un indicateur essentiel.
Elles permettront notamment de mesurer la fidélité de l’électorat, la capacité de mobilisation des militants, les effets éventuels des départs vers Kiiraay et le niveau de concurrence entre les deux formations. Ces scrutins offriront une photographie plus précise des nouveaux rapports de force.
Une base idéologique solide ?
Même confronté à une recomposition politique, Pastef semble conserver plusieurs atouts que sont une identité politique plutôt clairement définie , un story-telling fondé sur la rupture avec les pratiques anciennes qui est populaire même si populiste selon nous, une forte implantation militante, et une image pas trop écornée par la gouvernance de PM de Sonko, image construite autour de la souveraineté et de la bonne gouvernance. Ces éléments peuvent contribuer à préserver son influence, à condition qu’ils s’accompagnent d’une stratégie adaptée au nouveau contexte.
Les risques de la fragmentation
Le parti devra néanmoins relever plusieurs défis. Il devra préserver son unité interne, savoir naviguer pour éviter une fragmentation durable de son électorat, se faire diplomatique pour maintenir un dialogue avec les institutions et clarifier son positionnement vis-à-vis du pouvoir exécutif dans un contexte dans lequel la motion de censure n’est possible que deux rares fois et dans lequel le PR Diomaye peut dissoudre l’Assemblée nationale à compter du 02 décembre 2026. La manière dont ces questions seront gérées influencera largement son évolution.
L’auteur de ces lignes estime toutefois que l’avenir de Pastef n’est pas écrit d’avance. Le parti entre dans une phase qui marque souvent la maturité des grandes formations politiques : celle où elles doivent démontrer qu’elles peuvent exister au-delà de la conquête du pouvoir et s’adapter à un environnement politique transformé. Trois facteurs seront déterminants : la fidélité de sa base militante, sa capacité à renouveler son offre politique et l’évolution de ses relations avec le Président Bassirou Diomaye Faye.
Il serait prématuré de conclure à un affaiblissement irréversible ou, à l’inverse, à une domination durable de Pastef. Les deux formations partagent encore une partie de leur histoire, de leurs références et de leur électorat. La recomposition actuelle pourrait conduire aussi bien à une compétition structurée qu’à des formes de coopération ponctuelle selon les enjeux. Au final, le véritable enjeu dépasse l’avenir d’un seul parti. Il concerne la manière dont le Sénégal organisera désormais la coexistence de deux forces politiques issues d’une même matrice. Si cette concurrence demeure démocratique et respectueuse des institutions, elle pourrait enrichir le pluralisme politique. Si elle dégénérait en confrontation permanente, elle risquerait au contraire de fragiliser la dynamique de réformes engagée depuis la troisième alternance politique de notre pays.
Par Damel Gueye


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