[TRIBUNE] DETTE, ACCORD FMI ET SOUVERAINETÉ ÉCONOMIQUE : vers une approche pragmatique pour le Sénégal (Par Dr. Seydina Oumar Seye)

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NATIONS HEBDO – Dakar, le 1er octobre 2026. Alors que le Sénégal s’apprête à discuter des marges de manœuvre budgétaires dans le cadre d’une table ronde organisée par LEGS-Africa et la Heinrich Böll Stiftung, le pays se trouve à un carrefour décisif de sa trajectoire économique. L’accord de 2,2 milliards de dollars conclu avec le FMI le 1er septembre 2026, assorti d’un programme triennal au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC), a ouvert une fenêtre d’opportunité pour repenser en profondeur l’approche du financement du développement et de la soutenabilité de la dette.

 

Pourtant, au-delà des débats passionnés sur la restructuration, l’audit citoyen ou les conditionnalités du Fonds, une question fondamentale demeure : comment le Sénégal peut-il transformer cette séquence de crise en une véritable trajectoire macroéconomique viable ? Et comment le FMI lui-même peut-il dépasser ses propres lunettes conceptuelles pour devenir un partenaire plus efficace, moins contesté et mieux adapté aux réalités des économies africaines ?

Cet article propose une analyse documentée, chiffrée et comparative pour éclairer ces enjeux.

I. LE POIDS DE LA DETTE : UNE RÉALITÉ QUI DÉPASSE LES CLIVAGES

1.1. Un niveau d’endettement historiquement élevé

Les données sont sans ambiguïté. Le Sénégal a enregistré une dette publique représentant 111,4 % du PIB en 2025, contre un niveau historiquement bas de 13,64 % en 2006. Selon les projections de Trading Economics, ce ratio devrait atteindre 125 % du PIB d’ici la fin de 2026. L’encours de l’administration centrale atteignait 25 200 milliards de francs CFA (environ 44 milliards de dollars) fin 2025.

Cette situation résulte en grande partie de la révélation de prêts non déclarés (« dette cachée « ) contractés entre 2019 et 2024 sous l’administration précédente, représentant environ 25 % du PIB. L’audit de la Cour des comptes a ainsi mis au jour des engagements financiers majeurs contractés en violation de la Constitution et des procédures budgétaires, hors autorisation parlementaire.

Le service de la dette constitue désormais une charge critique : les paiements d’intérêts absorbent près d’un quart des recettes publiques, selon Moody’s. Cette contrainte pèse directement sur les marges de manœuvre budgétaires et limite la capacité de l’État à financer des investissements structurants.

1.2. Une structure de financement en mutation

Face à la fermeture des marchés internationaux, le Sénégal s’est tourné massivement vers le marché régional de l’UEMOA. En 2025, le pays a levé 2 225 milliards de francs CFA sur ce marché, contre 998 milliards en 2024, soit une progression de 122,8 %. Le Trésor a poursuivi cette stratégie en 2026, levant 101,3 milliards de francs CFA à 7,89 % sur cinq ans lors d’une émission en septembre.

Cette dépendance croissante au marché domestique transforme structurellement le profil de la dette sénégalaise. Les banques ivoiriennes détenaient 42 % de la dette régionale du Sénégal selon Standard & Poor’s. Si cette stratégie a permis de maintenir le financement de l’État, elle comporte des risques : l’absence de possibilité de dévaluation pour alléger mécaniquement le poids de la dette intérieure, et l’exposition à des taux d’intérêt qui, bien que modérés, augmentent le coût du service.

II. L’ACCORD FMI : CONTENU, CONDITIONNALITÉS ET AMBIGUÏTÉS

2.1. Un programme de stabilisation aux multiples facettes

L’accord conclu le 1er septembre 2026 porte sur un programme triennal de 1 243 milliards de francs CFA (2,2 milliards de dollars), représentant 475 % de la quote-part du Sénégal au FMI. Ce programme vise explicitement à « rétablir la stabilité macroéconomique et la viabilité de la dette », avec des engagements portant sur l’amélioration de la gestion de la dette, le suivi des arriérés intérieurs et la supervision des entreprises publiques.

Fait notable, l’accord a été obtenu sans qu’une restructuration explicite de la dette publique ne soit exigée comme condition préalable. Le gouvernement a parallèlement lancé un « Plan de traitement de la dette du Sénégal » (PTDS), qui exclut les dettes libellées en francs CFA, jugées essentielles au financement de l’État et de l’économie régionale.

2.2. Des zones d’ombre persistantes

Plusieurs observateurs soulignent cependant que l’accord comporte des zones d’ombre. La stratégie de redressement repose presque exclusivement sur des hausses d’impôts, dont la pression fiscale passerait de 20 % du PIB en 2024 à environ 25 % du PIB en 2028. Le FMI lui-même a appelé à la prudence sur les projections budgétaires, notamment concernant les nouvelles taxes sur les jeux de hasard et les transferts mobiles.

Par ailleurs, la question des « total return swaps » ces instruments dérivés utilisés comme collatéraux pour emprunter au moins 650 millions d’euros auprès de banques reste en suspens. Leurs termes n’avaient pas été partagés avec le FMI au moment de leur conclusion, et les détenteurs d’obligations craignent que le Sénégal tente de les exclure de toute restructuration.

III. AU-DELÀ DU FMI : LES ENSEIGNEMENTS DES EXPÉRIENCES COMPARÉES

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3.1. Le « modèle tunisien » : la souveraineté sans programme d’ajustement

La Tunisie offre un contre-exemple instructif. Selon l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE), ce pays a réussi à relever le défi de la soutenabilité de sa dette sans recourir à un programme d’ajustement du FMI, en remboursant sa dette extérieure à temps et en maintenant un taux de change stable. L’accord de 1,9 milliard de dollars négocié fin 2022 n’a pas été conclu, et la Tunisie a continué de rembourser ses engagements passés 750 millions de dollars en 2024, puis 533 millions en 2025.

Ce modèle démontre qu’une discipline budgétaire rigoureuse, couplée à une gestion active de la dette et à une diversification des sources de financement, peut permettre à un pays de maintenir sa stabilité macro-financière sans céder sur sa souveraineté économique.

3.2. Le Ghana : une restructuration réussie sous contrainte

Le Ghana a suivi une trajectoire différente, mais tout aussi instructive. Après avoir entamé une restructuration complète de sa dette en 2023, le pays a finalisé la restructuration de ses eurobonds en octobre 2024 et signé des accords de réduction de dette avec la majorité de ses créanciers bilatéraux. En août 2026, le FMI a reclassé le Ghana de « critique » à « modéré » en matière de risque de surendettement, après quatre années de détresse.

Le Ghana a obtenu des économies de service de la dette d’environ 4,3 milliards de dollars durant la période du programme FMI (2023-2026), démontrant qu’une restructuration bien négociée peut produire des résultats tangibles.

3.3. La Zambie : les leçons du Cadre commun

La Zambie a été le premier pays à solliciter un traitement de sa dette au titre du Cadre commun du G20. Après des années de négociations complexes, elle a obtenu la restructuration d’environ 13 milliards de dollars de dette extérieure. L’accord bilatéral signé avec la France en décembre 2024 a constitué une étape clé, avec un traitement de 6 milliards de dollars de dettes publiques.

Cependant, le processus a été long et semé d’embûches, le Cadre commun ayant été critiqué pour sa lenteur et sa complexité. Le Ghana a d’ailleurs choisi d’utiliser une version « renforcée » de ce cadre pour accélérer les négociations.

IV. VERS UNE APPROCHE PRAGMATIQUE : PROPOSITIONS OPÉRATIONNELLES

4.1. Optimiser la mobilisation des ressources internes

Le Sénégal dispose d’une marge de manœuvre significative en matière de mobilisation des ressources internes. La pression fiscale projetée à 23,2 % du PIB en 2026 reste inférieure à la moyenne des pays à revenu intermédiaire. Les autorités prévoient une augmentation de 30 % des recettes fiscales par rapport à 2025.

Plusieurs leviers peuvent être activés :

· L’élargissement de l’assiette fiscale : la suppression progressive des exonérations fiscales, mentionnée dans le projet de loi de finances 2026, pourrait générer des recettes additionnelles substantielles.

· La digitalisation de l’administration fiscale : la maturité digitale constitue un levier identifié pour améliorer le recouvrement.

· La fiscalisation du secteur informel : une approche progressive et incitative, plutôt que répressive, permettrait d’intégrer une part croissante de l’économie informelle dans le circuit fiscal.

4.2. Diversifier les sources de financement

La dépendance excessive au marché régional UEMOA comporte des risques. Le Sénégal doit explorer des alternatives :

· Les swaps de devises bilatéraux : dans un contexte de multipolarité, ces accords permettent de diversifier l’accès aux liquidités en devises étrangères et de réduire la dépendance au dollar.

· Les obligations diaspora : le Sénégal a déjà émis avec succès une obligation diaspora de 300 milliards de francs CFA en septembre 2025. Ce canal peut être approfondi.

· Les financements concessionnels : la Banque africaine de développement, la Banque mondiale et d’autres institutions multilatérales offrent des ressources à des conditions plus favorables que le marché.

4.3. Renforcer la transparence et la gouvernance de la dette

L’audit citoyen de la dette, réclamé par les organisations de la société civile, constitue une revendication légitime. Le Collectif pour un audit citoyen de la dette demande la mise en place d’un Comité d’Audit Citoyen incluant des experts indépendants, des syndicats, des universitaires et des représentants de la société civile.

Cette démarche, loin d’être incompatible avec les négociations avec le FMI, pourrait au contraire les renforcer. Un audit indépendant et transparent permettrait d’établir la vérité sur les conditions dans lesquelles la dette a été contractée, d’identifier les éventuelles irrégularités et de restaurer la confiance des citoyens comme des partenaires financiers.

4.4. Reprofiler plutôt que restructurer : la troisième voie

Une approche pragmatique consiste à privilégier le reprofilage de la dette; c’est-à-dire l’allongement des maturités et la renégociation des taux plutôt qu’une restructuration formelle qui enverrait un signal négatif aux marchés. Le Financial Afrik évoque ainsi une « troisième voie » pour le Sénégal en 2026.

Cette approche permettrait de réduire la pression à court terme sur les finances publiques tout en préservant la signature souveraine du pays et en évitant les coûts économiques et politiques d’un défaut.

V. REPENSER LE RÔLE DU FMI : VERS UNE APPROCHE PLUS EFFICACE ET MOINS CONTESTÉE

5.1. Les limites du modèle actuel

Le FMI fait face à une contestation croissante de ses approches, perçues comme uniformisantes et insuffisamment adaptées aux réalités des pays en développement. Les conditionnalités, souvent centrées sur l’austérité budgétaire, peuvent avoir des effets récessifs et sociaux négatifs qui compromettent la soutenabilité politique des réformes (Dr. Seye, 2026).

L’expérience tunisienne illustre cette tension : le pays a préféré renoncer à un programme FMI de 1,9 milliard de dollars plutôt que d’accepter des conditions jugées susceptibles d’avoir « des répercussions sociales importantes ».

5.2. Propositions pour un FMI plus efficace

Plusieurs pistes peuvent être envisagées pour rendre l’action du FMI plus efficace, efficiente et moins contestée :

1. Différenciation des conditionnalités : adapter les programmes aux spécificités structurelles de chaque pays, en tenant compte de son niveau de développement, de sa vulnérabilité aux chocs externes et de ses contraintes institutionnelles.

2. Intégration des dimensions sociales et climatiques : les programmes d’ajustement devraient systématiquement inclure des évaluations d’impact social et des mécanismes de protection des populations vulnérables.

3. Renforcement de la transparence : la publication systématique des termes des accords, y compris les conditionnalités, permettrait de réduire les suspicions et de renforcer la redevabilité.

4. Partenariats avec les institutions régionales : une plus grande implication des banques de développement régionales et des unions monétaires dans la conception et le suivi des programmes renforcerait leur appropriation et leur efficacité.

5. Flexibilité des instruments : le FMI devrait développer des instruments plus adaptés aux besoins de financement des pays à revenu intermédiaire, notamment des lignes de crédit préventives et des mécanismes de reprofilage de dette.

VI. CONCLUSION : POUR UNE TRAJECTOIRE MACROÉCONOMIQUE VIABLE ET SOUVERAINE

Le Sénégal se trouve à un moment charnière. L’accord avec le FMI ouvre une fenêtre d’opportunité, mais il ne constitue pas une solution en soi. La véritable question n’est pas de savoir s’il faut ou non négocier avec le FMI, mais comment utiliser cet espace pour construire une trajectoire macroéconomique viable, souveraine et résiliente.

Les expériences comparées comme tunisienne, ghanéenne, zambienne… montrent qu’il n’existe pas de modèle unique. Chaque pays doit trouver sa propre voie, en fonction de ses spécificités historiques, institutionnelles et économiques.

Pour le Sénégal, cette voie passe par :

· Une mobilisation accrue des ressources internes, fondée sur l’élargissement de l’assiette fiscale et la digitalisation de l’administration.

· Une diversification des sources de financement, incluant les swaps de devises, les obligations diaspora et les financements concessionnels.

· Un renforcement de la transparence et de la gouvernance de la dette, à travers un audit citoyen crédible.

· Une approche pragmatique de la restructuration, privilégiant le reprofilage à la restructuration formelle.

· Un dialogue constructif avec le FMI, fondé sur une compréhension mutuelle des contraintes et des objectifs.

Le FMI, de son côté, doit accepter de « changer de lunettes conceptuelles ». L’uniformité des recettes ne peut répondre à la diversité des situations. Un Fonds plus flexible, plus transparent, plus attentif aux réalités sociales et plus collaboratif avec les institutions régionales serait non seulement plus efficace, mais aussi moins contesté.

C’est à cette condition que la « zone de turbulence économique et financière » que traverse le Sénégal pourra être dépassée non par des débats passionnels et des récits sans traduction opérationnelle, mais par une démarche scientifique, documentée et pragmatique, au service d’un Sénégal souverain, prospère et résilient.

Dr. Seydina Oumar Seye.

Sources : Financial Afrik, Trading Economics, FMI, Ministère de l’Économie du Sénégal, CADTM, Public Debt Net, Rosa Luxemburg Stiftung, IACE, Africa Confidential, Ecofin Agency, et autres.

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