[LE CONTINANG] DÉMISSION-SÉISME À LA TÊTE DU PRINCIPAL PARTI D’OPPOSITION : AU CAMEROUN, KAMTO JETTE L’ÉPONGE POUR PERMETTRE À SON MRC DE SURVIVRE… ET D’ÊTRE AUTORISÉ AUX ÉLECTIONS !

En quittant la présidence du Mouvement pour la renaissance du Cameroun, Maurice Kamto affirme vouloir préserver l’avenir de son parti. Mais derrière cette démission se joue une bataille beaucoup plus vaste : celle de la survie juridique du MRC, de la participation de l’opposition aux prochains scrutins et, au-delà, de la succession d’un Paul Biya de 93 ans, toujours seul maître du jeu politique camerounais.

Maurice Kamto, stoïcien...ou socratique ? Il a bu la cigüe.
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NATIONS HEBDO – Par Ousseynou Nar GueyeC’est un départ qui ressemble à un sacrifice. Maurice Kamto n’est plus président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). Mardi 8 septembre, l’ancien candidat à la présidentielle de 2018 a annoncé sa démission avec effet immédiat, tout en restant membre du parti.

Quelques heures plus tard, son premier vice-président, Mamadou Mota, annonçait lui aussi son départ et la convocation d’une nouvelle convention du MRC pour le 10 octobre. Le séisme est considérable. Car le MRC préparait précisément son retour dans les compétitions électorales prévues en 2027. Or la formation se trouve depuis plusieurs mois dans une bataille administrative et juridique avec le ministère de l’Administration territoriale. La démission de Kamto apparaît donc, pour certains observateurs, comme une tentative de sacrifier le chef pour sauver la maison.

Le MRC face au mur administratif

Le problème est né notamment de la convention extraordinaire du MRC du 21 décembre 2025, qui avait reconduit Maurice Kamto à la tête du parti. Le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a indiqué en août 2026 ne pas avoir jugé opportun de prendre acte des travaux de cette convention. Cette décision place le MRC dans une situation particulièrement inconfortable à quelques mois des prochaines élections. Selon plusieurs analyses, le parti devait donc trouver une issue permettant de remettre sa direction sur des bases susceptibles d’être reconnues par l’administration. Et c’est dans ce contexte qu’intervient la démission de Kamto. L’opposant explique avoir pris cette décision dans « l’intérêt supérieur » du parti, de ses militants et du ‘Peuple du Changement’. 

Kamto, le candidat empêché de 2025

Cette nouvelle crise intervient après une année 2025 particulièrement mouvementée pour Maurice Kamto. Le président du MRC avait quitté la direction de son parti pour tenter de se présenter à l’élection présidentielle du 12 octobre 2025 sous les couleurs du MANIDEM. La stratégie était dictée par le système électoral camerounais : le MRC ne disposant pas d’élus lui permettant de présenter directement un candidat à la présidentielle, Kamto avait cherché une autre bannière. Mais la manœuvre s’était fracassée sur le mur d’ELECAM puis du Conseil constitutionnel. Sa candidature avait finalement été invalidée pour une question de pluralité d’investiture, le Conseil électoral estimant que le MANIDEM soutenait également un autre candidat. Les avocats de Kamto avaient contesté cette décision, la jugeant arbitraire et politiquement motivée. Kamto avait alors dénoncé une stratégie visant à l’écarter de la compétition présidentielle. Après son exclusion, il avait quitté le MANIDEM et repris la présidence du MRC en septembre 2025.  MRC, MANIDEM, retour au MRC : en moins d’un an, le principal opposant camerounais aura ainsi effectué une véritable valse institutionnelle, sans parvenir à retrouver l’accès à la présidentielle.

Et pendant ce temps, Tchiroma lui a ravi la vedette

Mais le paysage de l’opposition camerounaise a profondément changé. Pendant que Maurice Kamto se battait pour retrouver une place dans la compétition électorale, Issa Tchiroma Bakary a réussi à occuper une partie de l’espace politique et médiatique laissé vacant. Ancien ministre et ancien pilier du pouvoir de Paul Biya, Tchiroma avait effectué une spectaculaire conversion à l’opposition et s’était imposé comme l’une des figures les plus visibles de la contestation électorale. Il avait ainsi réussi ce que Kamto n’avait pas pu faire : transformer sa candidature et son discours de rupture en phénomène politique national. Mais l’histoire a depuis pris une autre tournure. Tchiroma se trouve désormais en exil en Gambie, où il demeure beaucoup plus discret. Son éloignement du Cameroun et son silence politique ont considérablement réduit sa capacité à occuper le terrain. Résultat : l’opposition camerounaise apparaît aujourd’hui à la fois décimée, dispersée et décapitée.Kamto démissionne de la direction du MRC. Tchiroma est hors du pays. Les autres formations d’opposition peinent à construire une stratégie commune. Et au-dessus de cette opposition fragmentée demeure un même homme. Biya, toujours là. Paul Biya. À 93 ans, le président camerounais demeure le chef de l’État et le patron du système politique qui dirige le pays depuis plus de quatre décennies. Il a été réélu en octobre 2025 pour un huitième mandat, dans un scrutin fortement contesté par une partie de l’opposition. Human Rights Watch avait notamment dénoncé l’exclusion de Kamto et estimé que cette décision jetait une ombre sur le processus électoral.  Depuis sa réélection, le pouvoir camerounais n’a toujours pas procédé au remaniement gouvernemental annoncé. Et une autre curiosité institutionnelle nourrit les interrogations.

Un vice-président… mais toujours pas de vice-président

En avril 2026, le Cameroun a réintroduit la fonction de vice-président de la République dans son dispositif institutionnel. Mais plusieurs mois plus tard, le poste reste vacant. Le paradoxe est saisissant : le pays a créé un numéro deux constitutionnel, mais le président n’a toujours désigné personne pour occuper cette fonction. ( D’où cette question, provocatrice mais inévitable dans les conversations politiques camerounaises : De PRC ( Présidence de la République du Cameroun)  à MRC, n’y aurait-il qu’une lettre ? Et Maurice Kamto pourrait-il un jour devenir vice-président du Cameroun ?Pour l’heure, rien ne permet de l’affirmer. Il s’agit d’une hypothèse politique, voire d’une pure vue de l’esprit. Mais elle dit quelque chose de l’obsession centrale de la politique camerounaise : la succession de Paul Biya.

La succession, l’éléphant dans la pièce

Le Cameroun vit depuis plusieurs années avec une question que le pouvoir préfère ne pas poser publiquement : qui après Biya ? La question est d’autant plus sensible que le président est désormais le plus vieux chef d’État en exercice au monde. Son absence de 74 jours à Genève, entre juin et août 2026, a relancé les interrogations sur sa capacité à gouverner et sur la continuité de l’État. Reuters a qualifié cette absence de plus longue depuis son arrivée au pouvoir.  Pendant cette longue période, la présidence a continué à fonctionner officiellement, avec des décrets et des actes signés au nom du chef de l’État. Puis Biya est rentré au Cameroun le 20 août. Son premier signe public avait été particulièrement scruté : une apparition depuis le cortège présidentiel, où il saluait ses partisans à travers la vitre entrouverte de son véhicule. Deux jours plus tard, il apparaissait aux côtés de son épouse pour recevoir les Lionnes indomptables, championnes d’Afrique. Mais cette apparition n’a pas dissipé toutes les interrogations. Comme l’a relevé la presse camerounaise, les images diffusées depuis son retour ont principalement montré le président assis ou debout, sans séquence publique permettant de le voir marcher.  Il faut cependant se garder de tirer de ces images des conclusions médicales : aucune information officielle ne permet d’établir l’état de santé réel du président.

Le Cameroun en ‘pilotage automatique maximal’ ?

C’est précisément cette invisibilité qui alimente l’expression d’un pouvoir en ‘pilotage automatique’. Une formule polémique, certes, mais qui traduit une interrogation devenue récurrente : un État peut-il continuer durablement à fonctionner autour d’un président de 93 ans dont la présence publique est devenue extrêmement rare ? Le débat est d’autant plus sensible que le Cameroun fait face à des crises sécuritaires majeures. Dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, le conflit entre séparatistes et forces gouvernementales dure depuis 2016. Cette semaine encore, dans le Nord-Ouest, un policier a été tué et cinq enseignants enlevés lors d’une attaque contre un centre de formation à Wum. Selon les Nations unies, au moins 6 000 personnes ont été tuées depuis le début du conflit.  Dans l’Extrême-Nord, le pays doit parallèlement continuer à faire face à la menace de Boko Haram et des groupes affiliés à l’État islamique. Autrement dit : pendant que Yaoundé s’interroge sur sa succession politique, le pays reste confronté à des crises sécuritaires qui, elles, ne connaissent aucun répit.

Et les Bamilékés dans tout cela ?

Une dimension particulièrement sensible du débat camerounais concerne la question ethno-régionale. Maurice Kamto est issu de la communauté bamileke, l’une des composantes majeures de la société camerounaise et historiquement très présente dans les milieux économiques du pays. Ses adversaires ont régulièrement mobilisé, explicitement ou implicitement, cette dimension identitaire contre lui. L’idée selon laquelle l’accès au pouvoir suprême serait fermé aux Bamilékés en raison de leur poids économique ou de leur influence supposée est régulièrement avancée dans les débats politiques et sur les réseaux sociaux. Mais cette thèse ne peut être présentée comme un fait établi. Elle constitue plutôt l’expression d’une fracture historique et d’un ressentiment politique qui traversent le Cameroun. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la question de la représentation des différentes communautés dans l’appareil d’État reste l’un des sujets les plus sensibles du pays.

Du fédéralisme refusé au fédéralisme désormais soutenu ?

Sur le terrain institutionnel, une autre évolution de Maurice Kamto mérite attention : son rapport au fédéralisme. Longtemps réticent à cette option, le leader du MRC se montre aujourd’hui plus favorable à une réforme institutionnelle donnant davantage d’autonomie aux régions. Cette évolution intervient alors que la question du fédéralisme est devenue centrale dans la recherche d’une sortie de crise pour les régions anglophones. Pour ses partisans, une véritable décentralisation, voire une forme de fédéralisme, pourrait permettre de répondre aux revendications politiques, culturelles et institutionnelles des régions anglophones. Pour ses adversaires, il s’agit d’une évolution stratégique destinée à élargir son électorat. Quoi qu’il en soit, le débat est désormais ouvert.

Une opposition à reconstruire

C’est donc dans ce contexte que Maurice Kamto quitte la présidence du MRC. Au sein même de son parti, le départ simultané des deux principales figures, Kamto et Mamadou Mota, a provoqué inquiétude et interrogations. Certains cadres ont immédiatement réaffirmé leur fidélité à l’ancien président. D’autres voix sont beaucoup plus sévères. L’ancien cadre du MRC Okala Obédé, aujourd’hui exclu et engagé dans plusieurs procédures contentieuses pour sa réintégration, parle d’un ‘gâchis à la fois politique, humain, juridique et administratif’. À l’inverse, Valère Bessala, président du parti Jouvence, voit dans le départ de Kamto un « très beau dribble ». Pour Alex Nguepi, cadre du SDF, cette démission pourrait correspondre à un « sacrifice politique » destiné à permettre au MRC de préserver ses chances de participer aux prochains scrutins. La question est désormais simple : Maurice Kamto quitte-t-il le pouvoir au MRC pour sauver le MRC ?

La ‘démocrature’ face à l’épreuve de la succession

Le mot est fort. Mais il mérite d’être posé. Le Cameroun est-il en train de devenir une ‘démocrature’, c’est-à-dire un système qui conserve les apparences institutionnelles de la démocratie. Élections, Parlement, partis, Conseil constitutionnel : tout en maintenant un pouvoir politique extraordinairement verrouillé ? Les critiques du régime répondent oui. Le pouvoir, lui, rejette cette lecture. Mais une chose est incontestable : l’opposition est aujourd’hui profondément affaiblie, tandis que le RDPC conserve l’appareil d’État et que Paul Biya demeure au sommet.La question n’est donc plus seulement de savoir si Maurice Kamto peut revenir à la présidentielle. Elle est de savoir si l’opposition camerounaise peut encore produire une alternance crédible avant que la question de la succession de Biya ne s’impose d’elle-même. Car la ‘Grande Faucheuse’ finira, comme pour tout être humain, par imposer son calendrier. Le politique peut retarder l’histoire ; il ne peut pas suspendre le temps biologique. Le véritable enjeu pour le Cameroun est donc peut-être de parvenir à organiser démocratiquement l’après-Biya avant que les circonstances ne l’imposent brutalement. Et c’est là que la démission de Maurice Kamto prend une dimension qui dépasse largement les murs du MRC.Le principal parti d’opposition vient de perdre son président pour tenter de sauver son existence électorale. Le président de la République, lui, a 93 ans, un vice-président encore absent, un gouvernement toujours attendu et une opposition profondément fragmentée. À Yaoundé, la question n’est donc plus seulement : ‘Qui affrontera Biya ? ‘ Elle devient : ‘Qui sera encore debout lorsque viendra le temps de l’après-Biya ?’

Ousseynou Nar Gueye

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