[ÉDITION SPÉCIALE] JOURNÉE D’HOMMAGE À FEU CHEIKH HAMIDOU KANE : ‘Mandela, c’est Les Gardiens du temple plutôt que l’Aventure ambiguë’ (interview de feu Cheikh Hamidou Kane, en 2013, par Ousseynou Nar Gueye)

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NATIONS HEBDO – Décédé le 3 octobre 2026, l’écrivain sénégalais voyait à travers l’ancien président sud-africain l’alliance de l’enracinement culturel et de l’engagement politique

 

Il s’est éteint avant-hier samedi 03 octobre 2026 à 98 ans (né en 1928 à Matam).

Voici l’interview que j’ai faite de Cheikh Hamidou Kane à son domicile, dans une villa calme située au quartier Point E à Dakar, il y a 13 ans, en décembre 2013, pour le compte du magazine bruxellois NotreAfrik.

Sur cette photo de 2026, il est au Festival de Littérature  »Étonnants Voyageurs ». Repose en paix, Seydi Kane : tu fus un Géant justement connu et reconnu parmi les plus ardents et sereins Gardiens du Temple Africain contre les Assauts d’Acculturation de la Babylone occidentale.

Entretien.

Cheikh Hamidou Kane, 85 ans, écrivain et ancien homme politique sénégalais, président de l’ONG ENDA : ‘‘Mandela a réussi à faire entendre au monde la leçon africaine traditionnelle du consensus’’

Ousseynou Nar Gueye, pour Notre Afrik : Mandela, c’est « l’aventure ambigüe » ou ce sont « Les gardiens du temple », titre au choix d’un de vos deux romans ?

Cheikh Hamidou Kane : Ce serait davantage « Les gardiens du temple ». Parce que l’aventure ambigüe n’a pas été la fin de l’histoire. La manière dont Samba Diallo (héros du livre, Ndlr) a disparu ne signifie pas, contrairement à ce qu’on a pu penser, que je ne crois pas la synthèse possible. La mort de Samba Diallo ne signifie pas qu’il ait perdu la foi la religion musulmane qui est celle de son enfance, ni qu’il ait perdu foi dans la culture noire. C’est pour cette raison que j’ai senti la nécessité de faire Les gardiens du temple, où Salif Bâ, peulh musulman comme Samba Diallo, enraciné dans ses valeurs culturelles, a été à l’école jusqu’au niveau supérieur comme lui. Lui est revenu, s’est investi, a travaillé, a vécu. Ce que n’a pas fait Samba Diallo parce qu’il a été tué entretemps. Mandela, ce serait « les gardiens du temple ». Une fois qu’il a fini ses études, il a ensuite mené le combat, il s’est investi dans son pays. Il est devenu leader politique, président de la République. Un mandat, puis il s’est retiré pour devenir une conscience nationale. Il est véritablement le gardien du temple.

N.A : Avez-vous rencontré Mandela du temps où vous étiez aux affaires? Quel regard portez-vous sur l’homme et l’héritage qu’il laisse ?

C.H.K : Je n’ai pas eu connaissances des relations entre le gouvernement du Sénégal et Mandela, même si j’ai été dans le gouvernement depuis Senghor jusqu’aux temps d’Abdou Diouf. Je n’ai pas connu Mandela à cette époque. On parle de son premier contact avec Senghor quand l est venu au Sénégal en 1962. Je ne l’ai pas rencontré ; je n’ai même pas sus qu’il était de passage. Lorsqu’Abdou Diouf était au pouvoir et notamment lorsqu’il est allé survoler les pays de la ligne de front frontaliers de l’Afrique du Sud (en 1985, Ndlr), je n’étais plus dans le gouvernement. Par contre, l’homme et l’héritage consensuel qu’il a laissé, ce qu’il a représenté dans le monde, c’est ce qui m’a le plus frappé dans le personnage. Mandela appartient à cette génération des « aînés africains du XXème siècle ». Comme Ahmadou Hampaté Bâ, Joseph Ki Zerbo, Cheikh Anta Diop, Léopold Sédar Senghor. C’est la génération qui a réagi au mépris de l’homme blanc par le défi. Mandela a été un ingénieur actif de la décolonisation de l’Afrique du sud. Sa génération a compris qu’il fallait éclairer le futur par la prospective. Il est emblématique d’une génération et de la race noire qui a subi des mains de l’homme blanc européen les pires sévices, le mépris et l’exploitation. Et qui ont réussi à leur opposer un défi qui a réussi intellectuellement dans la mesure où ils ont atteint les niveaux de formation les plus enviables en vigueur en Occident tout en gardant leur identité. Mandela, en se fondant sur sa culture native xhosa, en relation avec toutes les autres ethnies noires d’Afrique du Sud, en utilisant les moyens de lutte nés dans le Tiers-monde, la non-violence d’abord, ensuite la violence, puis le dialogue qui est un apport de la race noire dans la manière de se gouverner ; avec ses autres camarades de lutte noirs, métis et quelques rares blancs, il a réussi à opposer à la violence de l’Apartheid qui est caractéristiques de ce que l’homme blanc a de plus détestable, l’homme blanc chez qui on a vu les formes de violence les plus importantes du XXème siècle, il leur a opposé la non-violence, puis une violence mesurée et contrôlée, et ensuite le dialogue. Dans « Un long chemin vers la liberté », il raconte la manière dont, pendant son enfance, le Régent, chef traditionnel, organisait la justice dans ce qu’il appelle la grande maison. Les anciens palabraient jusqu’à ce qu’on ait un consensus. Le chef écoutait et pouvait être critiqué. Les griots étaient là pour arbitrer. Cela, c’est ce que j’appelle avec Ki Zerbo, le « métabolisme des peuples noirs », qui est celui du dialogue, du consensus, de la palabre. Mandela et les gens de l’ANC ont fait partir l’Apartheid et ont mis à sa place un gouvernement où la majorité n’écrase pas la minorité, où il y a un processus de réconciliation et de consensus. Et c’est cela qu’il faut continuer de faire. Inculturer la manière de nous gouverner avec nos valeurs traditionnelles. Je suis frappé de voir combien la société sud-africaine a été bouleversée par Mandela. Cet homme-là a réussi à faire entendre à l’homme blanc et à l’homme moderne la leçon africaine traditionnelle du consensus. Je ne me souviens pas d’avoir vu un homme dont la disparition ait suscité autant d’émotion authentique. Ce n’est pas un guerrier ou un grand révolutionnaire qu’on admire en lui. Tous ceux qui le pleurent, pleurent en lui un modèle qui pourrait être un père ou un grand-père. Ceux des hommes noirs qui sont au pouvoir qui suivent un itinéraire différent sont des gens qui vont perdre. La leçon qu’il a donnée est enracinée dans la conscience des générations suivantes et ils sont la majorité. Ils feront en sorte que les richesses matérielles et immatérielles de ce continent, ses valeurs, soient mieux partagées qu’hier et que maintenant. Le monde entier vient à l’Afrique. Ce métabolisme des peuples noirs, c’est ce que Mandela a incarné pour changer l’Afrique du Sud. C’est ce qu’Obama essaie de faire dans le souvenir de son père qui n’a pas été un homme aussi formidable que Mandela mais qu’il admire.

N.A : Quels étaient les modèles de votre jeunesse ?

C.H.K : Quand j’avais vingt ans, le noir que j’admirais beaucoup, c’est Aimé Césaire. Je venais de lire « cahier d’un retour au pays natal ». Ce grand poème m’a fait prendre conscience que j’étais un noir et pas seulement un Peulh, un Toucouleur, un Halpulaar. Jusqu’à lui, je ne savais pas ce que cela signifiait d’être noir. A part lui, mes modèles, je les trouvais surtout dans ma société traditionnelle, les gens de la génération de mon père qui n’ont pas été à l’école très loin. Dans la société des blancs, je ne voyais que du mépris. Quand j’ai été à l’école assez loin pour comprendre, j’ai admiré les grands écrivains et philosophes européens que j’ai lus. J’avais déjà trente ans ou quarante ans.

Ousseynou Nar Gueye est président d’ « NRJ », Nouvelle République Juste

ogueye@axes-et-cibles.com

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