Par Damel Gueye, NATIONS HEBDO- Mali, Burkina Faso, Niger : à New York, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel veulent transformer leur rupture avec l’ordre régional ancien en projet politique, diplomatique et géopolitique.
À la 81e session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne sont pas venus à New York en simples États voisins partageant une même crise sécuritaire. Ils veulent apparaître comme un bloc politique en construction, avec une doctrine, une diplomatie coordonnée et un récit commun. La nuance est importante : à ce stade de la session, il serait inexact de présenter les trois chefs d’État comme ayant tous prononcé personnellement un discours à la tribune générale de l’ONU. En revanche, les trois pays ont bel et bien préparé une stratégie diplomatique commune et coordonné leurs messages à New York. Le gouvernement burkinabè a lui-même indiqué que les délégations des trois États s’étaient réunies pour harmoniser les « éléments de langage » et agir « dans une démarche de cohérence ». Le signal politique est donc limpide : l’AES veut parler d’une voix, même lorsque trois États continuent juridiquement de parler au nom de chacun d’eux. Et cette voix a un narratif.
SOUVERAINETÉ D’ABORD
Le premier pilier de ce narratif est celui de la souveraineté. Mali, Burkina Faso et Niger veulent présenter leur trajectoire depuis les coups d’État non comme une parenthèse militaire à corriger, mais comme une reprise en main de leurs choix politiques, sécuritaires et diplomatiques. L’AES entend ainsi contester le récit selon lequel les trois pays seraient simplement des États isolés, en rupture avec la communauté internationale ou en conflit avec leurs voisins. Leur discours consiste plutôt à dire : nous sommes des États souverains qui ont choisi une autre trajectoire et qui entendent déterminer eux-mêmes leurs partenariats, leurs priorités sécuritaires et leur modèle de coopération. Cette ligne n’est pas improvisée à New York. Dès juin 2026, les ministres des Affaires étrangères des trois pays avaient adopté des mesures destinées à renforcer la coordination diplomatique, harmoniser leurs positions dans les organisations internationales et diversifier leurs partenariats extérieurs. La préparation de la 81e Assemblée générale de l’ONU figurait explicitement dans cette feuille de route.
« CORRIGER LES NARRATIFS NÉGATIFS«
Voilà probablement l’un des mots-clés de cette offensive diplomatique. À New York, le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop a demandé aux représentants maliens de faire en sorte que « la voix du Mali soit entendue » et de contribuer à « corriger les narratifs négatifs » concernant le Mali et l’AES. Cette phrase dit beaucoup. Car le combat de l’AES n’est plus seulement militaire. Il est aussi informationnel, diplomatique et narratif. Les trois régimes veulent expliquer eux-mêmes ce qui se passe au Sahel, plutôt que de laisser les capitales occidentales, les organisations internationales, les médias étrangers ou les organisations régionales définir seuls la grille de lecture de leur expérience. Autrement dit : après avoir voulu reprendre le contrôle de leur territoire, ils veulent reprendre le contrôle du récit sur leur territoire.
L’ANTI-IMPÉRIALISME COMME LANGAGE DIPLOMATIQUE
Le deuxième grand axe est idéologique. L’AES inscrit sa communication internationale dans un vocabulaire de décolonisation, d’indépendance, de dignité et de refus de la tutelle extérieure. Le précédent discours prononcé au nom de l’AES à l’ONU par le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga avait déjà résumé cette grille de lecture en évoquant la volonté des peuples de l’AES de se libérer du « joug de l’impérialisme » et d’exercer leur droit à l’autodétermination. Cette rhétorique s’inscrit dans une histoire politique africaine beaucoup plus ancienne : celle de la souveraineté nationale, du panafricanisme et du refus des rapports de domination hérités de la période coloniale. Mais elle prend aujourd’hui une forme nouvelle. Pour Bamako, Ouagadougou et Niamey, la souveraineté ne doit plus seulement être juridique : elle doit être militaire, économique, diplomatique et stratégique.
PARIS N’EST PLUS LE CENTRE DU MONDE
C’est ici que le changement de logiciel devient particulièrement visible. L’AES veut démontrer que le départ des forces françaises et la rupture avec certaines coopérations occidentales ne signifient pas nécessairement un isolement international. Le raisonnement est simple : nous pouvons quitter certains partenariats sans quitter le monde. Le déplacement du centre de gravité diplomatique vers de nouveaux partenaires en constitue une illustration. Russie, Turquie, Iran, Chine, pays du Golfe, mais également partenaires africains : l’objectif affiché est de diversifier les relations extérieures. La rencontre, à New York, entre les ministres des Affaires étrangères de l’AES et le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov s’inscrit dans cette logique. Lavrov les a notamment invités à la prochaine édition du sommet Russie-Afrique prévue à Moscou les 28 et 29 octobre. Il ne s’agit donc plus seulement de remplacer un partenaire par un autre. Le message est celui d’un monde multipolaire dans lequel les États de l’AES veulent pouvoir choisir leurs alliances.
LE PARADOXE RUSSE
Cette stratégie ne signifie cependant pas que l’AES se serait transformée en simple relais de Moscou. C’est précisément là que le narratif officiel cherche à maintenir une distinction : l’AES affirme vouloir être souveraine, y compris dans le choix de ses partenaires. La coopération russe devient ainsi présentée comme un partenariat parmi d’autres, même si son importance militaire et diplomatique est devenue considérable. Des analyses extérieures soulignent toutefois le rapprochement entre les trois pays et la Russie depuis le retrait progressif des partenaires occidentaux. Carnegie, par exemple, analyse en 2026 l’influence croissante de Moscou en Afrique et les nouvelles formes de coopération recherchées par les gouvernements africains. Le récit de l’AES, lui, est différent : ce n’est pas Moscou qui décide pour Bamako, Ouagadougou ou Niamey ; ce sont les c apitales sahéliennes qui choisissent leurs partenaires. La nuance est fondamentale.
L’AES VEUT DÉSORMAIS ÊTRE REGARDÉE COMME UN SUJET
C’est probablement le cœur de cette séquence new-yorkaise. Pendant longtemps, le Sahel a été raconté principalement comme une succession de crises : coups d’État, terrorisme, pauvreté, migrations, rivalités géopolitiques. L’AES veut inverser le regard. Elle ne veut plus être seulement l’objet des politiques internationales. Elle veut devenir un sujet de la politique internationale. Et pour y parvenir, les trois États ont compris quelque chose d’essentiel : dans la diplomatie contemporaine, il ne suffit pas d’avoir une politique. Il faut aussi maîtriser le récit de cette politique.
LE « FRONT UNI » EST DONC AUSSI UN FRONT NARRATIF
Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ne disposent évidemment pas d’une voix juridiquement unique à l’ONU : chacun reste un État membre de l’organisation. Mais politiquement, diplomatiquement et communicationnellement, ils ont fait le choix de parler ensemble chaque fois que leurs intérêts communs le permettent. Leur coordination à New York n’est donc pas un détail protocolaire. Elle est le prolongement d’une stratégie décidée plusieurs mois auparavant. Le gouvernement burkinabè l’a explicitement formulé : les trois pays se sont concertés sur les « éléments de langage » afin d’assurer une « cohérence » dans leurs interventions. Et le ministre malien Abdoulaye Diop a demandé que la présence du Mali permette de « faire connaître les questions importantes » concernant son pays et l’AES et de « corriger les narratifs négatifs ». Tout est là.Souveraineté. Autodétermination. Panafricanisme. Refus de l’ingérence. Diversification des partenariats. Coopération sécuritaire entre États sahéliens. Rupture avec certaines anciennes tutelles. Dialogue avec tous, de Moscou à Rabat, de Pékin à Washington. Et, surtout, construction d’un récit dans lequel l’AES ne serait plus une périphérie de l’ordre international mais l’un des laboratoires africains d’un monde multipolaire en gestation.
MAIS LE RÉCIT DEVRA AFFRONTER LE RÉEL
C’est là que commence la véritable épreuve. Un narratif peut séduire. Une doctrine peut mobiliser. Une rupture peut produire une ferveur populaire. Mais un État finit toujours par être jugé sur des réalités très concrètes : sécurité des populations, développement, emploi, souveraineté économique, fonctionnement des institutions, droits fondamentaux et capacité à améliorer durablement les conditions de vie. L’AES est donc arrivée à New York avec une ambition claire : ne plus laisser les autres raconter le Sahel à sa place. Reste maintenant à savoir si ce récit diplomatique, porté avec une remarquable cohérence par Bamako, Ouagadougou et Niamey, parviendra à convaincre au-delà de leurs frontières et surtout à produire, sur le terrain, les résultats que leurs dirigeants promettent à leurs peuples. Car l’histoire des relations internationales enseigne une chose : les grands récits peuvent changer la perception du monde. Mais ce sont les réalités du monde qui finissent toujours par éprouver les grands récits.
Damel Gueye, Éditorialiste, NATIONS HEBDO (Avec Ousseynou Nar Gueye)

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