NATIONS HEBDO – Pendant que les projecteurs médiatiques sont braqués sur les juntes militaires du Sahel, un autre phénomène politique, plus discret mais tout aussi préoccupant, s’installe durablement au nord du continent africain : celui des ‘‘démocratures’’, ces régimes qui conservent les apparences de la démocratie tout en vidant progressivement les institutions de leur substance.
La Tunisie de Kaïs Saïed et l’Égypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi constituent aujourd’hui les deux illustrations les plus emblématiques de cette évolution. Les élections continuent d’être organisées, les constitutions demeurent officiellement en vigueur, les parlements existent toujours, mais la réalité du pouvoir est désormais concentrée entre les mains d’un seul homme.
À l’heure où les généraux du Sahel revendiquent une ‘‘refondation souverainiste’’ de leurs États, les dirigeants maghrébins semblent avoir choisi une autre voie : celle d’un autoritarisme institutionnalisé, légitimé par les urnes mais fondé sur un contrôle étroit de la vie politique.
La Tunisie : le printemps arabe a-t-il définitivement pris fin ?
Lorsque Kaïs Saïed est élu président en 2019 avec plus de 70 % des suffrages, il incarne l’espoir d’une moralisation de la vie publique. Professeur de droit constitutionnel, austère, indépendant des partis, il apparaît comme l’homme capable de sauver une démocratie tunisienne minée par les crises politiques et économiques.
Mais le 25 juillet 2021, tout bascule. S’appuyant sur une interprétation contestée de la Constitution, Kaïs Saïed suspend le Parlement, limoge le gouvernement, concentre les pouvoirs exécutif et législatif entre ses mains, avant de réécrire la Constitution en 2022 afin de renforcer considérablement les prérogatives présidentielles. Depuis lors, la Tunisie connaît une lente mais profonde transformation institutionnelle. Les principaux dirigeants de l’opposition ont été arrêtés ou poursuivis. Les magistrats critiques ont été révoqués. Les médias indépendants subissent des pressions croissantes. Les organisations de la société civile dénoncent une restriction continue des libertés publiques. L’ancien laboratoire démocratique du monde arabe est progressivement devenu un régime hyperprésidentiel.
Une économie qui ne redécolle toujours pas
L’autoritarisme n’a cependant pas permis de résoudre les difficultés économiques. Inflation persistante, chômage massif des jeunes diplômés, dette publique élevée, pénuries récurrentes de produits alimentaires et tensions avec le Fonds monétaire international continuent de fragiliser le pays. Le paradoxe tunisien est frappant : alors que le pouvoir s’est renforcé, l’économie demeure fragile. Pour beaucoup d’observateurs, la concentration des pouvoirs n’a pas produit les réformes structurelles attendues.
L’Égypte : le modèle sécuritaire poussé à son paroxysme
En Égypte, l’évolution est plus ancienne.
Depuis le renversement du président Mohamed Morsi en juillet 2013, Abdel Fattah al-Sissi a progressivement construit l’un des appareils sécuritaires les plus puissants du continent africain. Élu président en 2014 puis réélu à plusieurs reprises avec des scores écrasants, le maréchal bénéficie d’un contrôle presque total des institutions.
Les partis d’opposition sont marginalisés.
Les ONG indépendantes fonctionnent sous forte surveillance.
Les médias critiques ont pratiquement disparu.
Les organisations internationales de défense des droits humains dénoncent régulièrement les arrestations d’opposants, les détentions prolongées et les restrictions des libertés fondamentales. Le régime répond qu’il privilégie la stabilité dans un environnement régional marqué par le terrorisme, les conflits et les crises migratoires.
Une puissance régionale malgré ses fragilités
Contrairement à la Tunisie, l’Égypte demeure une puissance diplomatique et militaire majeure. Le gigantesque programme de construction de nouvelles infrastructures, l’extension du canal de Suez, la nouvelle capitale administrative ou encore les grands projets énergétiques témoignent d’une volonté de modernisation.
Mais cette stratégie s’accompagne d’un endettement croissant.
La livre égyptienne a subi plusieurs dévaluations.
Le coût de la vie explose.
Les classes moyennes s’appauvrissent.
Le régime conserve néanmoins une forte capacité de contrôle social grâce à son appareil sécuritaire et au soutien de partenaires internationaux qui privilégient souvent la stabilité à la démocratisation.
Deux modèles différents, une même logique
La Tunisie et l’Égypte suivent des trajectoires historiques différentes.
La première est passée d’une démocratie pluraliste à un pouvoir présidentiel très concentré.
La seconde est revenue à un système dominé par les militaires après une brève parenthèse démocratique.
Mais les deux pays présentent désormais plusieurs caractéristiques communes. A savoir, un pouvoir présidentiel largement incontesté ; une opposition affaiblie ; des contre-pouvoirs institutionnels réduits ; une justice de plus en plus dépendante du pouvoir exécutif ; et avec des élections organisées, mais dans un environnement politique très déséquilibré.
Ce sont précisément ces caractéristiques qui conduisent de nombreux politologues à parler de « démocratures » : des régimes qui conservent les procédures électorales tout en réduisant fortement le pluralisme politique.
Entre stabilité et libertés : le dilemme africain
Les partisans de Kaïs Saïed comme ceux d’Abdel Fattah al-Sissi avancent le même argument : dans des États confrontés au terrorisme, aux crises économiques et aux divisions politiques, l’autorité serait préférable à l’instabilité.
Leurs opposants répondent qu’une stabilité fondée sur la concentration excessive du pouvoir demeure fragile et qu’aucun développement durable ne peut prospérer sans institutions fortes, justice indépendante et libertés publiques garanties.
Cette tension entre sécurité et démocratie traverse aujourd’hui une grande partie du continent.
Pendant que le Sahel expérimente les juntes…
Au Sahel, les militaires revendiquent une rupture révolutionnaire avec les anciennes élites politiques.
Au Maghreb, les présidents consolident progressivement des régimes où l’autorité personnelle domine les institutions.
Les chemins diffèrent.
La destination semble parfois converger : une Afrique où la souveraineté est invoquée pour justifier un renforcement continu du pouvoir exécutif.
A mes yeux, le paradoxe africain est saisissant. Tandis que les pays occidentaux continuent de promouvoir la démocratie libérale, une partie croissante de l’Afrique semble privilégier des régimes forts, perçus comme plus aptes à répondre aux défis sécuritaires, économiques et identitaires.
Les ‘‘démocratures’’ maghrébines et les juntes souverainistes du Sahel ne relèvent certes pas du même modèle institutionnel. Les premières s’appuient sur les élections et la Constitution ; les secondes revendiquent la légitimité des armes et de la rupture révolutionnaire. Pourtant, elles traduisent une même évolution : la recherche d’un État fort, d’un pouvoir centralisé et d’une souveraineté affranchie des injonctions extérieures.La véritable question est désormais celle-ci : l’Afrique est-elle en train d’inventer une troisième voie entre la démocratie libérale et l’autoritarisme classique, ou assiste-t-on simplement au retour de nouvelles formes de pouvoir personnel sous des habillages institutionnels différents ? C’est sans doute l’un des grands débats politiques qui façonneront le continent au cours de la prochaine décennie.
Damel Gueye






