[TRIBUNE] SAINT-LOUIS ET HIVERNAGE : Chronique d’une ville qui apprend à vivre avec l’inacceptable (Par Hadj Ludovic KEBE)

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NATIONS HEBDO – Il y a des villes qui redoutent la guerre, d’autres craignent les incendies. Mais, Saint-Louis, elle, tremble désormais au bruit de la pluie.

 

Le premier nuage qui assombrit le ciel n’annonce plus seulement l’hivernage à Saint-Louis, il annonce l’angoisse. Il rappelle aux familles qu’il faudra peut-être encore passer des nuits sans sommeil, les pieds dans l’eau, les meubles surélevés sur des briques, les enfants portés sur les épaules pour rejoindre l’école, lorsque celle-ci reste encore accessible.

Le drame de Saint-Louis n’est plus celui des inondations. Le véritable drame est que les inondations soient devenues normales. Chaque année, les mêmes quartiers disparaissent sous les eaux. Chaque année, les mêmes promesses ressurgissent avec une ponctualité presque ironique. Les autorités visitent les zones sinistrées, les pompes sont déployées, les aides d’urgence distribuées, les discours rassurants prononcés devant les caméras. Puis l’eau se retire, et avec elle, disparaît aussi l’urgence politique jusqu’à la prochaine pluie. Ce cercle vicieux est devenu le symbole d’une République qui gère les conséquences sans jamais s’attaquer véritablement aux causes.

Pourtant, personne ne peut prétendre être surpris. Les experts alertent depuis des décennies. Les urbanistes parlent d’occupation anarchique des zones inondables. Les climatologues évoquent l’accélération des phénomènes extrêmes. Les ingénieurs dénoncent des réseaux d’assainissement insuffisants ou vieillissants. Les citoyens, eux, racontent simplement leur quotidien. Ils n’ont pas besoin de statistiques, ils vivent les chiffres. Ils voient leurs économies disparaître en quelques heures. Ils voient leurs maisons se fissurer sous l’humidité. Ils voient leurs enfants tomber malades à cause des eaux stagnantes. Ils voient leurs commerces fermer, leurs routes devenir impraticables et leurs rêves ralentir au rythme de la montée des eaux.

Et pourtant, malgré tout cela, Saint-Louis continue de sourire. Une résilience admirable certes, mais cette résilience est devenue le refuge commode de ceux qui tardent à agir. On célèbre le courage des populations sans jamais s’interroger sur les raisons qui les obligent à être courageuses. Une population ne devrait pas avoir à faire preuve d’héroïsme simplement pour rentrer chez elle. Le plus cruel dans cette histoire est peut-être le contraste, car Saint-Louis n’est pas une ville quelconque, elle est la mémoire vivante du Sénégal. Une cité historique, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, où chaque rue raconte une page de notre histoire. Une ville où le fleuve rencontre l’océan, où les pêcheurs croisent les étudiants, où les maisons coloniales côtoient les quartiers populaires.

Mais derrière cette carte postale se cache une réalité beaucoup moins photogénique. À Pikine, à Diaminar, à Guinaw Rail et dans tant d’autres quartiers, les habitants ne demandent pas des miracles, ils réclament simplement le droit fondamental de vivre sans craindre chaque nuage. Car une ville ne peut pas se développer lorsque ses habitants vivent dans l’attente permanente de la catastrophe suivante.

Le changement climatique est souvent présenté comme le principal coupable. C’est vrai, il amplifie les risques. Mais il serait intellectuellement malhonnête de lui attribuer toutes nos responsabilités. Les pluies tombent sur toutes les villes, mais pourquoi certaines coulent-elles davantage que d’autres ? La réponse est connue, elle s’appelle absence de planification, elle s’appelle urbanisation désordonnée, elle s’appelle insuffisance d’investissements, elle s’appelle parfois négligence.

Une catastrophe naturelle devient une catastrophe humaine lorsque les choix politiques échouent à protéger les populations. Le temps est venu de changer de paradigme. Nous devons cesser de construire une politique des inondations autour des motopompes et des plans d’urgence. Une ville ne se protège pas uniquement pendant l’hivernage. Elle se prépare tout au long de l’année. L’assainissement doit devenir une priorité nationale. Les collectivités locales doivent disposer de moyens adaptés. Les citoyens doivent être associés aux décisions. Les constructions dans les zones à risque doivent être rigoureusement encadrées. Les ouvrages hydrauliques doivent être entretenus avant les pluies et non après les premières inondations. Surtout, il faut retrouver une vision. Car gouverner, ce n’est pas seulement réagir. Gouverner, c’est prévoir.

Saint-Louis mérite mieux que la compassion saisonnière, elle mérite une ambition. Une ambition à la hauteur de son histoire, une ambition à la hauteur de ses habitants, une ambition capable de transformer une ville qui survit en une ville qui vit. Les Saint-Louisiens ne réclament pas de privilège. Ils réclament un droit. Le droit de voir leurs enfants grandir dans des quartiers sûrs, le droit d’ouvrir leur porte sans trouver l’eau dans leur salon, le droit de considérer la pluie comme une bénédiction plutôt que comme une menace.

À force d’attendre, nous avons fini par considérer l’inondation comme une fatalité. Or, une fatalité est souvent une responsabilité que personne ne veut assumer. La pluie continuera de tomber sur Saint-Louis. La vraie question est de savoir si notre volonté politique sera enfin plus forte que les eaux qui submergent la ville. L’histoire jugera moins la violence des pluies que notre incapacité à les anticiper.

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