[TRIBUNE] QUAND LE POUVOIR CHAUSSE DES LUNETTES : le mystérieux regard des Présidents (Par Hadj Ludovic)

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NATIONS HEBDO – Il y a des détails qui paraissent insignifiants jusqu’au jour où ils deviennent presque une habitude. La cravate, le costume, la poignée de main, le ton de la voix… et parfois, les lunettes.

 

Au Sénégal, un phénomène interpelle depuis quelque temps les observateurs de la vie publique : des présidents qui, au début de leur mandat, apparaissent régulièrement sans lunettes, avant de les adopter progressivement dans leurs apparitions publiques. Macky Sall en a donné une illustration, Bassirou Diomaye Faye également.

Faut-il y voir un simple hasard ? Une évolution naturelle de la vue avec l’âge ? Une conséquence du rythme de travail présidentiel ? Ou les lunettes sont-elles devenues, inconsciemment, un nouvel accessoire du pouvoir ?

La question peut prêter à sourire. Mais derrière cette curiosité presque populaire se cache une réalité beaucoup plus banale : le corps du dirigeant reste un corps humain. Et le pouvoir, aussi prestigieux soit-il, ne met pas les yeux à l’abri de la fatigue, de la presbytie ou des problèmes visuels ordinaires.

Le Président aussi a des yeux

On imagine parfois le chef de l’État comme un personnage presque hors norme. Il travaille quand les autres dorment, voyage quand les autres restent chez eux, reçoit des délégations, lit des rapports, signe des documents, consulte des dossiers, participe à des réunions interminables et doit constamment regarder, écouter, décider.

À cela s’ajoutent les écrans. Téléphones, ordinateurs, tablettes, visioconférences, documents numériques, etc. Le Président moderne vit dans un univers saturé d’informations visuelles. Il serait donc hasardeux de prétendre que la fonction présidentielle provoque à elle seule des troubles de la vue.

En revanche, l’âge, la fatigue, les longues heures de lecture et le travail rapproché peuvent rendre plus visible un problème visuel qui existait déjà ou qui apparaît naturellement avec le temps. La fameuse presbytie, par exemple, est un phénomène courant lié au vieillissement de l’œil. Elle commence généralement à se manifester à l’âge adulte et rend progressivement plus difficile la lecture de près.

Autrement dit, avant de chercher une mystérieuse malédiction présidentielle, il faudrait peut-être simplement se rappeler que les Présidents vieillissent eux aussi.

Macky Sall, Diomaye Faye : une drôle de coïncidence ?

Dans l’imaginaire collectif sénégalais, le rapprochement entre Macky Sall et Bassirou Diomaye Faye est intéressant. Deux hommes aux trajectoires politiques très différentes, arrivés au sommet de l’État dans des contextes radicalement différents, mais dont l’image publique a fini par intégrer, à certaines périodes, les fameuses lunettes.

Chez Macky Sall, les lunettes ont progressivement fait partie de la panoplie visuelle du chef de l’État. Chez Bassirou Diomaye Faye, ses apparitions dans certaines séquences publiques ont également suscité des commentaires. Et voilà que naît la petite plaisanterie populaire : “À peine arrivé au Palais, il faut déjà chercher ses lunettes ! “. La formule est amusante, mais elle révèle quelque chose de plus profond : les Sénégalais observent énormément leurs dirigeants. Un changement de coiffure est remarqué, une barbe est commentée, une prise de poids fait parler, une nouvelle tenue est photographiée, une absence est interprétée et une paire de lunettes peut devenir un sujet de conversation. Le Président n’est donc pas seulement jugé sur ses discours et ses décisions, son apparence est également scrutée.

Les lunettes : instrument médical ou symbole de pouvoir ?

Les lunettes ont une histoire particulière dans la représentation des dirigeants. Elles peuvent donner une apparence plus sérieuse, plus studieuse, plus intellectuelle. Elles peuvent aussi contribuer à construire une image de proximité ou, au contraire, de distance. Un homme politique qui porte des lunettes peut être perçu comme quelqu’un qui lit beaucoup, qui travaille sur des dossiers, qui réfléchit. Mais attention au piège des apparences. Une paire de lunettes ne dit rien, à elle seule, de l’intelligence, de la compétence ou de la capacité d’un Président à gouverner. Elle corrige une vision ou protège les yeux. Rien de plus. Pourtant, dans une société où l’image occupe une place considérable, les lunettes peuvent devenir un élément du personnage public. Le costume présidentiel, la voiture officielle, le drapeau derrière le pupitre, les gardes du corps, le bureau du Palais et désormais parfois les lunettes : tout participe à la construction d’une représentation du pouvoir.

Et si le pouvoir fatiguait simplement les yeux ?

Il existe cependant une autre lecture, plus symbolique. Être président, c’est regarder beaucoup de choses. Regarder les problèmes du pays, regarder les chiffres de l’économie, regarder les rapports des ministères, regarder les cartes, les projets, les budgets. Regarder les foules pendant les déplacements, regarder les crises sociales, les catastrophes naturelles, les revendications et les attentes. Le Président est constamment invité à voir. Voir ce que les autres ne voient pas, anticiper, observer, comprendre et décider.

Alors, dans une formule volontairement imagée, on pourrait dire que le pouvoir impose parfois deux paires de lunettes : celles que l’on porte sur le nez et celles que l’on porte symboliquement sur les épaules. Les premières servent à mieux voir, les secondes obligent à regarder le pays dans toute sa complexité.

Le Palais ne guérit ni ne détériore les yeux

Il faut toutefois éviter de transformer une observation amusante en vérité médicale. Il n’existe pas de règle selon laquelle un président nouvellement élu serait condamné à porter des lunettes après quelques années au pouvoir. Chaque personne possède son histoire visuelle, son âge, ses antécédents et ses besoins. La coïncidence observée chez certains dirigeants sénégalais ne suffit donc pas à établir une relation entre l’exercice du pouvoir et l’apparition de problèmes de vue. Mais cette croyance populaire mérite tout de même d’être racontée, parce qu’elle dit quelque chose de notre rapport aux dirigeants. Nous les observons tellement que le moindre changement physique devient une information. Le Président devient un personnage public dont chaque détail peut être transformé en récit. Une paire de lunettes peut ainsi devenir une petite chronique de la République.

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Finalement, qui regarde qui ?

C’est peut-être là toute l’ironie de l’histoire. Nous nous demandons pourquoi le Président porte des lunettes. Mais pendant que nous observons ses lunettes, lui est censé regarder le pays. Et pendant que le chef de l’État regarde ses dossiers, ses conseillers, ses ministres et les grands défis nationaux, des millions de citoyens regardent à leur tour le Président.

Qui observe donc qui ?

Le pouvoir regarde la société. La société regarde le pouvoir. Et au milieu de ce jeu de regards, une simple paire de lunettes devient presque un miroir. Macky Sall, Bassirou Diomaye Faye et d’autres dirigeants avant eux auront peut-être contribué, volontairement ou non, à installer cette drôle d’idée dans l’imaginaire collectif : après quelques années au sommet, le Président finit par chausser ses lunettes. Mais peut-être que la véritable explication est beaucoup moins mystérieuse. Le Président n’est pas devenu président de ses yeux, il reste simplement un homme avec une vue qui évolue.

Et finalement, dans une République où chacun cherche à comprendre ce qui se passe derrière les portes du Palais, les lunettes présidentielles nous rappellent une chose essentielle : derrière la fonction, il y a toujours un être humain.

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