
Par Damel Gueye, Directeur de la Publication de NATIONS HEBDO – Le pouvoir est une étrange montagne. Plus on s’élève, plus l’air se raréfie, plus les compagnons de cordée deviennent rares. C’est, en substance, ce que révèle le remarquable article publié le 23 juin dernier par notre confrère et ami le magazine négropolitain ‘Jeune Afrique’, sous la plume de sa correspondante à Dakar, Marième Soumaré. Un texte fouillé qui décrit un Président Bassirou Diomaye Faye de plus en plus isolé au sommet de l’État, confronté non seulement à l’opposition classique, mais aussi à une partie de son propre camp.
Le constat dressé par Jeune Afrique est sévère. Celui qui fut porté au pouvoir en mars 2024 apparaît désormais comme un »paria au sein de son propre parti », rejeté par une frange de militants qui ne lui auraient jamais totalement pardonné d’avoir accédé à la magistrature suprême dans l’ombre d’Ousmane Sonko. Selon les témoignages recueillis par le magazine, le chef de l’État aurait longtemps privilégié la retenue face aux critiques publiques de son ancien Premier ministre, allant jusqu’à accepter que certaines de ses propres répliques soient retirées de discours officiels afin de préserver leur compagnonnage politique.
Cette posture interpelle. Dans un pays où la tradition politique a souvent valorisé les rapports de force, Bassirou Diomaye Faye semble avoir fait le choix inverse : celui de la patience, du compromis et parfois même du silence. Ses proches décrivent un homme soucieux des institutions, convaincu que l’exercice du pouvoir impose davantage de mesure que la conquête du pouvoir. À les entendre, il aurait constamment cherché à éviter la rupture, jusqu’à ce que celle-ci devienne inévitable.
Mais la solitude du président ne serait pas seulement le produit d’un conflit personnel avec Ousmane Sonko. Elle traduirait une fracture plus profonde au sein de l’ancien Pastef. Jeune Afrique évoque l’opposition entre deux cultures politiques : celle des cadres historiques du mouvement, attachés au débat, aux compromis et à la construction d’alliances ; et celle d’une génération militante plus radicale, forgée dans les années de confrontation avec le régime de Macky Sall.
Selon plusieurs interlocuteurs cités par le magazine, Bassirou Diomaye Faye aurait toujours incarné cette tendance modérée. Son erreur, aux yeux de certains militants, serait précisément d’être resté fidèle à lui-même après son accession au pouvoir. Gouverner exige de composer avec les réalités économiques, diplomatiques et institutionnelles ; militer permet davantage de certitudes idéologiques. Entre ces deux logiques, la rupture semblait presque écrite d’avance.
Au fond, la question posée par Marième Soumaré dépasse largement le cas sénégalais. Elle renvoie à un phénomène universel : que devient un leader lorsqu’il cesse d’être le porte-drapeau d’un mouvement pour devenir le garant de l’État ? À partir de quel moment la fidélité aux institutions entre-t-elle en conflit avec la fidélité à un parti ?
Aujourd’hui, Bassirou Diomaye Faye dirige un État tandis qu’Ousmane Sonko contrôle encore une part importante de l’appareil politique et parlementaire. Entre les deux hommes, le dialogue semble rompu. Entre les deux légitimités, la coexistence demeure fragile. Dans cette configuration inédite, le Président apparaît plus seul que jamais.
Mais l’histoire politique enseigne une leçon constante : la solitude n’est pas toujours une faiblesse. Elle peut aussi être le prix à payer lorsqu’un homme choisit d’exercer pleinement les responsabilités que lui confère la Nation. Reste à savoir si cette solitar’attitude présidentielle sera demain perçue comme un signe d’isolement… ou comme la marque d’un véritable homme d’État.
Damel Gueye
Directeur de la Publication de NATIONS HEBDO




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