[TRIBUNE] FAITS-DIVERS-NAGES/INONDATIONS : la mémoire de l’eau (Par Rassoul Bâ, auteur écrivain)

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NATIONS HEBDO – À Sunugal, nous avons une curieuse manière de construire l’avenir : nous commençons par détruire ce qui permettait au présent de respirer.

 

Le bas-fond nous gêne ? On le remblaie.

La piste naturelle de l’eau nous gêne ? On la ferme.

L’arbre est au milieu du projet ? On le déracine.

Le bassin recueille les eaux de pluie ? On le transforme en terrain à bâtir.

Le marigot déborde ? On l’accuse d’avoir trop d’ambition.

Puis, lorsque la pluie arrive, nous découvrons avec étonnement que l’eau n’a pas reçu le permis de construire.

C’est là toute l’ironie de notre urbanisme : nous voulons empêcher l’eau de passer et, lorsqu’elle passe quand même, nous appelons cela une catastrophe naturelle.

Mais la catastrophe est-elle vraiment naturelle ?

La nature, elle, n’a rien signé. Elle n’a participé à aucune réunion de quartier. Elle n’a voté aucun plan d’occupation des sols. Elle n’a promis aucun lotissement. Elle n’a délivré aucun permis de construire. Elle se contente de reprendre son chemin. Car l’eau a une mémoire que les hommes ont oubliée.

On peut construire un mur sur son passage, remplir son lit de sable, poser du béton partout et déclarer que le terrain appartient désormais à quelqu’un. Mais l’eau, elle, ne reconnaît pas les titres fonciers.

Elle ne lit pas les panneaux « propriété privée ».

Elle ne connaît ni promoteur, ni maire, ni ministre.

Elle connaît seulement la pente. Et lorsqu’il pleut, elle se souvient.

Elle se souvient du marigot que nous avons bouché.

Elle se souvient du bassin que nous avons rempli.

Elle se souvient de l’arbre que nous avons abattu.

Elle se souvient de la piste naturelle que nous avons transformée en route.

Elle se souvient même de cette petite dépression que nous avions appelée « terrain disponible ». Alors elle revient.

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Et nous, fidèles à notre soif de la terre, nous levons les bras au ciel : « Mais pourquoi l’eau est-elle entrée chez nous ? » Parce que nous l’avons dégagée de chez elle.

Nous avons déplacé les bassins et nous nous étonnons que l’eau cherche un autre logement.

Nous avons abattu les arbres et nous nous plaignons que le sol ne retienne plus l’eau.

Nous avons bétonné les surfaces et nous demandons ensuite pourquoi les eaux ruissellent.

Nous avons bouché les canaux naturels et nous accusons la pluie d’être excessive.

Finalement, même le ciel devient coupable.

À Sunugal, lorsque quelque chose tourne mal, nous cherchons souvent un responsable, à condition que ce ne soit pas nous-mêmes.

La pluie est coupable.

El Niño est coupable.

Pauvre État qui a bon dos.

Mais il existe un accusé que nous convoquons rarement : notre manque de civisme.

C’est peut-être cela, la véritable déresponsabilité écologique : transformer nos erreurs en catastrophes naturelles afin de ne jamais avoir à reconnaître qu’elles étaient parfois parfaitement prévisibles.

La nature, pourtant, n’est pas rancunière. Elle est seulement patiente. Et sa patience est beaucoup plus dangereuse que sa colère.

L’homme peut oublier ce qu’il a fait hier. Mais l’eau, elle, a de la mémoire.

Elle n’a pas besoin de tribunal.

Elle ne prononce pas de jugement.

Elle applique simplement une vieille règle que nos grands-mères connaissaient mieux que nos experts :

on récolte ce qu’on a semé.

Nous avons semé du béton, nous récoltons des ruissellements.

Et après cela, nous cherchons encore quelqu’un à punir.

La nature doit probablement sourire.

Elle doit se dire :

« Ils m’ont fermé tous les chemins et ils s’étonnent que je passe par leur salon. »

Le plus étrange est que l’homme moderne croit avoir vaincu la nature parce qu’il possède des bulldozers, des grues, du béton et des plans d’architecte.

La véritable modernité ne consiste donc pas à bétonner tout ce qui est vide.

Elle consiste peut-être à comprendre que certains espaces doivent rester vides.

Un bas-fond n’est pas forcément un terrain inexploité.

Un arbre n’est pas forcément un obstacle.

Un bassin n’est pas forcément une réserve foncière.

Une piste naturelle de l’eau n’est pas une parcelle gratuite.

Les vides ne sont pas des néants.

Et il y a des espaces que l’homme doit respecter précisément parce qu’il ne peut pas les remplacer.

La nature peut attendre dix ans, vingt ans, cinquante ans.

Puis, un jour, elle revient sans prévenir.

Elle revient simplement reprendre son chemin.

Et ce jour-là, l’homme découvre une vérité qu’il avait soigneusement enfouie sous le béton : on peut dominer la nature pendant un moment mais lorqu’elle se révolte, elle est impitoyable.

 

 

 

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