NATIONS HEBDO, Dibor FAYE – À Washington, la paix entre la République démocratique du Congo et le Rwanda a trouvé son grand metteur en scène : Donald Trump. À Doha, elle a trouvé son médiateur. À Kinshasa, elle cherche encore sa traduction concrète. Et dans les collines du Kivu, elle continue de buter sur une réalité autrement plus têtue : les armes ne se sont pas véritablement tues.
C’est tout le paradoxe de la séquence actuelle dans les Grands Lacs. Les chancelleries multiplient les communiqués, les mécanismes de surveillance, les feuilles de route et les rendez-vous diplomatiques, pendant que l’Est congolais demeure marqué par la présence de l’AFC/M23, par les déplacements de populations, par l’insécurité et par une économie de guerre dans laquelle les minerais occupent une place centrale. Le terme « Trumpeuse » est ici volontairement utilisé comme une formule éditoriale : il renvoie à une paix fortement personnalisée autour de l’action diplomatique de Donald Trump, mais dont la traduction sur le terrain reste incomplète.
Une paix signée, une guerre qui persiste
La RDC et le Rwanda ont signé à Washington, le 27 juin 2025, un accord de paix soutenu par les États-Unis. Mais cet accord n’a pas fait disparaître le conflit. En juin 2026, le mécanisme de suivi associant Kinshasa, Kigali, Washington, Doha, le Togo et l’Union africaine reconnaissait lui-même la persistance de combats dans l’Est congolais, ainsi que l’impact des frappes de drones sur les civils et l’aggravation de la situation humanitaire. Plus récemment, les efforts de médiation qatarie ont permis de faire avancer le processus de Doha. En août 2026, des représentants du gouvernement congolais et de l’AFC/M23 se sont retrouvés en Suisse et ont adopté une feuille de route destinée à encadrer les négociations. Le document officiel qatari confirme bien la participation de représentants de l’AFC/M23 au processus.
Mais une feuille de route n’est pas encore la paix. Reuters rapportait en août que des observateurs du cessez-le-feu avaient commencé à être déployés dans l’Est, alors même que de nouveaux affrontements avaient été signalés autour de Minembwe. L’agence soulignait également que les discussions de Doha évoluaient parallèlement aux négociations américano-congolaises et américano-rwandaises, Washington espérant notamment créer les conditions d’investissements occidentaux dans le secteur minier de l’Est congolais. Voilà le cœur du problème : la diplomatie progresse sur le papier tandis que la réalité militaire continue de résister.
Le M23 : interlocuteur à Doha, exclu à Kinshasa
Cette contradiction devient encore plus spectaculaire lorsqu’on regarde le futur dialogue national voulu par Félix Tshisekedi. L’AFC/M23 est aujourd’hui un interlocuteur dans le processus de Doha. Mais Kinshasa a parallèlement annoncé un dialogue national dont les groupes armés et les personnes considérées comme agissant pour le compte de puissances étrangères seraient exclus. Cette définition écarte de fait l’AFC/M23. Les partisans de l’ancien président Joseph Kabila réclament eux aussi une participation à un dialogue plus inclusif. D’où une question que personne ne peut éluder : comment prétendre régler politiquement une guerre en excluant du dialogue intérieur une force armée qui contrôle une partie substantielle du territoire où se déroule cette guerre ? Il ne s’agit pas ici de légitimer le M23 ni de blanchir ses éventuels crimes. Il s’agit de regarder la réalité politique en face. Une organisation peut être contestée, sanctionnée ou accusée de violations graves du droit international tout en demeurant, dans les faits, un acteur incontournable d’un processus de paix. C’est précisément la différence entre reconnaître un interlocuteur de négociation et reconnaître sa légitimité politique.
Et derrière la paix, les minerais
Il serait naïf de regarder la nouvelle diplomatie des Grands Lacs sans regarder ce qui se trouve sous le sol congolais. Cuivre, cobalt, coltan, or, lithium, étain, tungstène : l’Est et le centre de la RDC concentrent une partie des ressources qui intéressent directement les chaînes industrielles mondiales. Le rapprochement diplomatique entre Washington, Kinshasa et Kigali comporte donc une dimension économique considérable. Le département américain du Trésor explique lui-même que l’accord de paix doit s’accompagner d’un « Regional Economic Integration Framework », destiné à accroître le commerce et les investissements et à améliorer la transparence des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques. Le même document américain évoque explicitement les minerais critiques et affirme que le cadre doit créer les conditions d’investissements légaux et responsables dans la région. Washington a également renforcé son implication dans le secteur minier congolais. Le 23 septembre 2026, l’Agence américaine pour le commerce et le développement a annoncé le financement d’une étude de préfaisabilité pour une future raffinerie de cuivre et de cobalt en RDC. La dimension américaine est donc loin d’être seulement diplomatique. Paix, infrastructures, investissements, chaînes d’approvisionnement et minerais critiques : ces dossiers sont désormais étroitement imbriqués. Mais parler d’une future exploitation « mutualisée » au bénéfice automatique des trois pays serait aller plus loin que ce que les documents disponibles permettent d’affirmer. Ce que l’on peut établir, en revanche, c’est que Washington cherche à structurer un environnement régional favorable aux investissements et aux chaînes d’approvisionnement américaines, tandis que Kinshasa et Kigali sont appelés à intégrer cette nouvelle architecture économique.
Le Rwanda au cœur du dispositif
Le Rwanda conteste les accusations selon lesquelles il soutient militairement le M23. Les États-Unis, eux, ont pris des mesures très dures contre les autorités et acteurs rwandais impliqués, selon Washington, dans le conflit et le commerce illicite de minerais. En juin 2026, le Trésor américain a ainsi sanctionné une raffinerie d’or rwandaise et plusieurs acteurs accusés de participer à un réseau facilitant le commerce illicite de minerais provenant de l’Est de la RDC. Washington affirme que ces mesures s’inscrivent dans le cadre de la mise en œuvre des accords de paix et du futur cadre d’intégration économique régionale. Le paradoxe est saisissant : les mêmes minerais qui alimentent les accusations de prédation et de conflit deviennent simultanément l’un des moteurs de la nouvelle architecture de paix. Voilà pourquoi la paix des Grands Lacs ne peut pas être réduite à une photographie de présidents signant un document à Washington.
L’Est congolais continue de saigner
La situation sur le terrain rappelle brutalement les limites des communiqués diplomatiques. En septembre, l’incendie survenu à Bukavu, ville contrôlée par l’AFC/M23, a provoqué la mort d’au moins 24 enfants et détruit deux écoles ainsi qu’environ 300 habitations en bois, selon Reuters. Le drame est évidemment distinct des combats eux-mêmes. Mais il dit quelque chose de la fragilité de la vie quotidienne dans un territoire où l’autorité de l’État congolais est contestée et où l’administration rebelle exerce de facto son contrôle. Et surtout, le conflit demeure suffisamment actif pour que la question de la paix reste ouverte.
Ebola : la catastrophe dans la catastrophe
Comme si la guerre ne suffisait pas, l’Est et le nord-est congolais ont été frappés en 2026 par une épidémie d’Ebola d’une ampleur exceptionnelle. L’Organisation mondiale de la santé a qualifié cette flambée de plus importante épidémie d’Ebola jamais enregistrée en RDC. Au 7 septembre 2026, elle recensait 6 757 cas confirmés et 3 267 décès en RDC, avec une létalité brute de 48,3 %. L’épidémie avait alors atteint 61 zones de santé dans six provinces. La catastrophe sanitaire se développe dans un environnement déjà ravagé par les déplacements de populations, l’insécurité et les difficultés d’accès aux services essentiels. L’OMS avait également souligné que les attaques contre les structures sanitaires entravaient les opérations de réponse. Et le problème ne s’arrête pas aux frontières administratives. Déplacements de populations, commerce transfrontalier et mobilité rendent impossible toute réponse strictement nationale. La guerre et Ebola se nourrissent ainsi mutuellement d’un même facteur : la fragilisation des structures publiques et la mobilité forcée des populations.
Tshisekedi et le spectre du troisième mandat
À cette équation sécuritaire s’ajoute désormais une équation institutionnelle. Félix Tshisekedi a ouvert la porte à la possibilité d’un troisième mandat, en déclarant qu’il accepterait de se représenter si le peuple congolais le souhaitait. La Constitution actuelle limite pourtant le président à deux mandats. Tshisekedi a expliqué qu’une modification constitutionnelle devrait passer par un référendum. En juin, le Sénat congolais a adopté un projet de réforme constitutionnelle susceptible d’ouvrir la voie à cette possibilité. L’Assemblée nationale l’avait déjà approuvé. Les opposants au projet y voient une tentative de prolongation du pouvoir. Les partisans du président défendent, eux, l’idée d’une révision de la Constitution. Dans ce contexte, la guerre de l’Est devient évidemment un facteur politique majeur. Si l’insécurité devait être invoquée demain pour repousser une échéance électorale, le précédent Kabila reviendrait inévitablement dans le débat congolais. Reuters rappelle que le report des élections sous Joseph Kabila en 2016 avait provoqué une crise politique majeure et des manifestations meurtrières.
Kabila absent, M23 absent : quel dialogue national ?
C’est ici que le puzzle devient particulièrement délicat. D’un côté, le pouvoir appelle au dialogue national pour tenter de réduire les tensions politiques. De l’autre, des acteurs majeurs du conflit et de la crise politique sont écartés du processus envisagé.Les opposants demandent un dialogue permettant la participation des groupes rebelles ainsi que des soutiens de Joseph Kabila. Le président Tshisekedi, lui, défend un processus qui exclut les groupes armés et ceux agissant pour le compte de puissances étrangères. Cette architecture pose une question élémentaire : peut-on fabriquer une paix nationale sans mettre autour de la table toutes les forces qui ont suffisamment de capacité de nuisance pour empêcher cette paix ? La réponse n’est pas évidente.
Le véritable test de la paix « Trumpeuse »
La diplomatie américaine a incontestablement réussi à placer la question des Grands Lacs au centre de son agenda. Washington dispose aujourd’hui d’un levier économique, diplomatique et stratégique considérable. Mais la paix ne se mesure pas à la qualité d’un accord signé dans une capitale étrangère. Elle se mesure à la fin des combats. Au retour des déplacés. À la réouverture des écoles. À la sécurité des populations. À la capacité de l’État congolais à reprendre le contrôle de son territoire. À la traçabilité des minerais. À la fin des trafics. Et à la possibilité, pour les Congolais, de choisir librement leurs dirigeants.
Pour l’instant, plusieurs de ces conditions sont loin d’être réunies. La diplomatie de Trump peut créer une fenêtre. Le Qatar peut faciliter le dialogue. Washington peut financer des infrastructures et investir dans les minerais. Kigali peut accepter certains arrangements. Kinshasa peut signer des accords. Mais aucun accord minier ne remplacera jamais un accord politique réellement accepté par les populations concernées. Et aucune « paix des minerais » ne sera durable si elle ne devient d’abord une paix des Congolais.La paix ne peut pas être seulement une affaire de capitales. Le grand risque serait de confondre stabilisation géopolitique et paix véritable. Une paix conçue principalement pour sécuriser des corridors, rassurer les investisseurs et organiser les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques peut certes produire des résultats économiques. Mais elle ne règlera pas automatiquement les causes politiques, militaires, identitaires, foncières et sécuritaires qui alimentent le conflit depuis des décennies.
La RDC demeure un État immense, aux frontières poreuses, aux ressources convoitées et aux institutions confrontées à une crise de confiance. Le Rwanda, de son côté, invoque sa sécurité face à la présence des FDLR en territoire congolais. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le M23. Kigali réfute ces accusations. Entre ces deux récits, des millions de civils continuent de payer le prix de la confrontation.Voilà pourquoi l’illusion d’une paix déjà acquise serait dangereuse. À NATIONS HEBDO, nous préférons regarder les faits : Washington négocie, Doha médie, Kinshasa dialogue, Kigali se défend, les investisseurs observent… et dans l’Est du Congo, les populations attendent toujours que la paix descende enfin des tribunes diplomatiques jusque dans leurs villages.
Dibor Faye, journaliste, NATIONS HEBDO





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