NATIONS HEBDO – Par Ousseynou Nar Gueye – Il y a des partis politiques qui ressemblent à des institutions. D’autres à des entreprises familiales. Et puis il y a ceux qui finissent par donner l’impression d’être une console de jeux vidéo dont une seule personne tient la manette. À observer le Parti socialiste sénégalais ces dernières années, une question finit par s’imposer : le PS est-il encore un parti politique ou est-il devenu un PSS : Play Station System où quelques boutons suffisent à décider du destin de milliers de militants ? Cette image est volontairement provocatrice. Elle traduit pourtant un malaise profond. Depuis le décès d’Ousmane Tanor Dieng en 2019, le Parti socialiste est dirigé par un Premier secrétaire par intérim. Un intérim qui dure depuis plusieurs années et qui donne le sentiment d’être devenu un mode normal de gouvernance plutôt qu’une transition exceptionnelle.
Un intérim est fait pour préparer une succession. Il n’est pas destiné à devenir un état permanent. Le problème dépasse largement une personne. Il pose une question beaucoup plus fondamentale : comment un parti qui a gouverné le Sénégal pendant quarante ans peut-il encore hésiter à organiser sereinement sa propre succession ?
Le PS est un monument de l’histoire nationale. Il fut celui de Léopold Sédar Senghor, d’Abdou Diouf, de dizaines de ministres, d’intellectuels, de syndicalistes, de parlementaires et de grands élus locaux. Il a façonné l’administration moderne du Sénégal et contribué à la stabilité de notre jeune République.
Mais les monuments aussi vieillissent lorsqu’ils cessent d’être entretenus.
Au fil des années, plusieurs figures majeures ont quitté le Parti socialiste. Khalifa Ababacar Sall a créé le mouvement Taxawu Sénégal. Barthélémy Dias s’est inscrit dans cette même dynamique avant de développer sa propre trajectoire politique. Aïssata Tall Sall a, elle aussi, pris ses distances avec le PS historique avant de poursuivre son parcours politique dans d’autres configurations. Ces départs ne sont pas de simples accidents de parcours. Ils racontent une difficulté ancienne du Parti socialiste à organiser le débat interne, à préparer la relève et à renouveler son leadership.
L’histoire politique du PS est pourtant riche d’enseignements.
À la fin du régime d’Abdou Diouf, beaucoup considéraient Ousmane Tanor Dieng comme le successeur naturel du système socialiste. Il était devenu l’un des hommes les plus puissants de l’État.
Mais la politique aime les surprises.
Les exclusions, les départs volontaires et les recompositions ont progressivement affaibli la maison socialiste. Djibo Leyti Kâ avait ouvert une première brèche. Moustapha Niasse en ouvrit une autre en créant l’Alliance des Forces de Progrès. D’autres suivirent. Lorsque survint la présidentielle de 2000, la fragmentation de cette famille politique contribua à créer les conditions de la première alternance démocratique du Sénégal. L’histoire enseigne une vérité simple : aucun parti n’est éternel lorsqu’il cesse d’écouter ses propres militants. Aujourd’hui, les tensions internes opposent plusieurs sensibilités. Certains souhaitent accélérer le renouvellement de la direction. D’autres privilégient la continuité. Ces divergences sont normales dans un parti vivant.
En revanche, ce qui serait dangereux serait de transformer ces divergences en guerre de succession permanente.
Le débat ne peut pas se réduire à savoir qui remplacera qui. Car remplacer un Premier secrétaire par un autre ne suffira pas.
Le PS a besoin d’une véritable refondation.
Je ne parle pas seulement d’un nouveau bureau politique.
Je parle d’un nouveau logiciel.Oui, un nouveau logiciel.
Le Parti socialiste souffre peut-être davantage de son nom que de ses dirigeants. Le sigle PS porte un immense héritage. Mais il porte également le poids de plusieurs décennies d’usure du pouvoir.
Les marques aussi vieillissent.
Les entreprises le savent.
Les banques le savent.
Les États eux-mêmes changent parfois leur identité visuelle pour accompagner une nouvelle ambition.
Pourquoi les partis politiques seraient-ils condamnés à demeurer figés ?
Le franc CFA lui-même est devenu, dans l’imaginaire collectif africain, un symbole dépassant largement sa seule fonction monétaire.
Les symboles comptent.
Les noms comptent.
Les marques comptent.
Le Parti socialiste devrait ouvrir le débat d’un véritable rebranding.
Pourquoi ne pas imaginer un nouveau nom ?
Une nouvelle identité graphique.
Un nouveau récit.
Une nouvelle génération.
Un nouveau contrat politique.
Bref, un brand new PS pour une brand new era.
Mais cette renaissance ne pourra réussir qu’à une condition : faire revenir autour de la même table toutes les sensibilités qui, un jour, ont constitué la grande famille socialiste. Les désaccords d’hier ne doivent pas empêcher les retrouvailles de demain. Car le véritable adversaire du Parti socialiste n’est plus un autre parti. Son principal adversaire est devenu son propre déclin. Pour autant, ceux qui rêvent aujourd’hui de prendre la direction du parti ne peuvent se contenter d’une logique de remplacement.
La légitimité ne se décrète pas.
Elle se construit.
Elle se gagne devant les militants.
Elle s’éprouve dans les urnes.
C’est pourquoi la meilleure solution serait probablement l’organisation de primaires ouvertes, à l’image de certaines expériences conduites par le Parti socialiste français.
Plus de désignation dans les couloirs.
Plus de succession implicite.
Plus de chef naturel.
Le prochain dirigeant du PS devra être choisi par la base.
Et il devra sortir renforcé d’une compétition démocratique.
Le Sénégal a besoin de ce signal.
Car la crise du PS n’est pas un cas isolé.
Elle reflète une maladie plus profonde de notre système politique.
Beaucoup de partis sénégalais demeurent fortement identifiés à leurs fondateurs.
Le Parti démocratique sénégalais reste indissociable du plus que centenaire Me Abdoulaye Wade, qui en reste le Secrétaire General officiel et donc le plus vieil opposant politique au monde, en passant.
L’Alliance pour la République demeure très largement associée à Macky Sall.
L’Alliance des Forces de Progrès reste marquée par l’empreinte de Moustapha Niasse.
Notre démocratie gagnerait pourtant à voir les partis devenir plus institutionnels que personnels.
Aucun responsable politique n’est propriétaire d’un parti. Un parti appartient à ses militants. À ses idées. À son histoire.
Pas à un individu.
Cette réflexion dépasse d’ailleurs le seul monde politique.
Dans les organisations patronales comme dans certaines centrales syndicales, la question du renouvellement des dirigeants revient régulièrement. Je ne citerais personne parmi eux.
Toutefois, je l’affirme haut et fort : ;e principe d’une alternance des responsabilités est une richesse démocratique.
L’exemple de la CNES, qui a organisé une transition vers une nouvelle présidence en mars 2026, montre qu’il est possible d’assurer un passage de témoin sans déchirer une organisation.
Le Sénégal est un pays jeune. Son âge médian est parmi les plus faibles du monde. Une grande majorité de sa population a moins de trente-cinq ans.
Notre gouvernance politique, syndicale, économique et associative doit davantage intégrer cette réalité démographique. Et on doit d’ailleurs en revenir à 55 ans comme âge legal de départ à la retraite au Sénégal, étant donné la pyramide des âges, l’âge media de 18 ans et la réalité drastique de ce que 70% de la population y est donc âgée de moins de 35 ans.
Renouveler ne signifie pas effacer les anciens.
Cela signifie transmettre.
Former.
Accompagner.
Préparer.
Le Parti socialiste a encore un rôle majeur à jouer dans notre démocratie.
Le Sénégal a besoin d’une gauche républicaine forte. Le Sénégal a besoin d’un PS capable d’alimenter le débat d’idées. Le Sénégal a besoin d’une opposition et d’une majorité qui s’affrontent sur des projets de société plutôt que sur des querelles de personnes.
L’absence d’un candidat officiellement investi par le PS lors de l’élection présidentielle de 2024 restera, pour beaucoup d’observateurs, un moment de profonde interrogation sur l’état du parti. Cette séquence a montré combien la reconstruction est devenue urgente.
Il convient également de saluer tous ceux qui, au sein de cette famille politique, ont tenté de maintenir vivante l’idée d’un renouveau, y compris les élus locaux et responsables qui ont plaidé pour davantage d’ouverture et de débat. Parmi eux, le porte-parole du PS, Abdoulaye Wilane, s’est souvent distingué par un discours privilégiant la conciliation, le dialogue et la recherche de compromis dans une période pourtant marquée par de fortes tensions internes : la seule voix de la sagesse y est en effet celle du maire de Kaffrine et porte-parole du PS Abdoulaye Wilane, qui lui, sait rapprocher les contraires et en appeler à la conciliation de positions inconciliables et irréconciliables.
L’histoire retiendra peut-être que, dans les moments les plus difficiles, la sagesse consiste moins à choisir un camp qu’à préserver la possibilité d’un rassemblement.
En définitive, le Parti socialiste n’a plus aujourd’hui de leader incontesté.
Et c’est peut-être une chance.
Car lorsqu’il n’existe plus de chef naturel, la démocratie interne peut enfin reprendre ses droits.
Des primaires.
Un congrès transparent.
Une nouvelle génération.
Un nouveau projet.
Voilà ce qui pourrait permettre au PS de retrouver une place centrale dans le paysage politique national.
Car un grand parti ne meurt jamais vraiment. Il renaît lorsqu’il retrouve le courage de se remettre en question. La véritable question n’est donc pas de savoir qui sera le prochain Premier secrétaire. La véritable question est de savoir quel Parti socialiste le Sénégal souhaite retrouver demain.
Un PS fidèle à son histoire.
Ou un PS capable d’écrire enfin une nouvelle histoire.

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